L’aile déchirée

Athénée Théâtre Louis-Jouvet

  • Date Du 9 au 19 novembre
  • Texte et mise en scène Adrien Guitton
  • Acteurs avec François Gardeil, Hugo Jasienski, Martin Karmann, Marie-Caroline Le Garrec, Laura Segré, Gaia Singer, Laurène Thomas, Loris Verrecchia
  • Scénographie Juliana Bettarel
  • Lumière Denis Koransky
  • Costumes Hollie Barret, Odélia Rabusseau
  • Composition musicale Florent Sénia
affiche

          L’aile déchirée réinvente l'une des nombreuses métaphores autour des ailes : « avoir du plomb dans l’aile » figurant l’image d’un oiseau blessé pour parler d'un espoir vain. Dans cette pièce, un groupe de six amis se disloque, chacun allant à la recherche de l'être aimé, dans le sein même du groupe ou à l'extérieur. Les jeunes gens sont sans cesse égratignés, constamment déçus dans leurs espoirs amoureux. Ils poursuivent toujours l’amour sans qu’il soit réciproque, comme chez les personnages de Racine, justement, parce que cet amour donne des ailes.

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          Le personnage principal est proche de celui de Hamlet puisqu'on se demande si l’homme a inventé un ange fantomatique, ou s’il a vu et idéalisé une jeune femme aperçue jusqu’à voir en elle un ange en l’affublant d’ailes. Le personnage de l’ange fait allusion à une apparition fantastique ou à la révélation divine. Cet ange n’est pas porteur de l’amour désintéressé pour le Dieu des religions révélées, mais de l’adoration d'Amour, dieu du panthéon grec qui n’est traditionnellement pas vénéré.

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           Cette révélation éblouit littéralement le personnage principal dans l’obscurité de la nuit, au bord d’un lac. La lumière tient une place de choix dans la scénographie. La lumière ou l’absence de lumière produit diverses ambiances. Des barres lumineuses posées sur une structure de bois créent de nouveaux espaces si elles sont éteintes ou éclairées. Ce peut être une maison, un cabaret. La transparence d’un tulle ou de rideaux témoigne de la confusion des personnages, ceux-ci se plaçant de part et d’autre se voilent la face. La pièce commence dans le noir, des voix fusent de toutes parts dans des dialogues mêlés. L’obscurité rend confus les échanges et met donc en valeur le dialogue, "en divisant les paroles" au sens propre. Les voix sont séparées du corps, comme dans la religion, le spirituel est séparé des bas instincts corporels. S'il n'est pas visible, le corps n’est pas en reste, on entend le plateau grincer sous les pas, les sauts du jeu très expressif des comédiens. Ainsi, ce n’est pas un dialogue de sourds, mais un dialogue devant un public aveugle.

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           Un chœur émerge tout à fait lorsqu’un chant polyphonique est entamé. Le chant est envoûtant et donne le ton de la touche merveilleuse et fantastique flottant dans la pièce. Un passage où deux voix parlent en même temps mais pas à l'unisson produit un son étrange. Ce dédoublement fait penser à une voix de machine, celle d’un vocodeur ou bien à la voix d’un monstre qu’on ne montre pas mais qu’on donne à entendre dans une dimension cauchemardesque.

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           Le travail de mise en voix dans les dialogues est fascinant, d’une justesse remarquable, les caractères des personnages émergent à ce moment-là. De même, la voix de baryton d’un des comédiens sert remarquablement bien la figure autoritaire du père de la jeune femme faisant patienter un jeune homme qui lui fait la cour.

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            La langue utilisée vise la profondeur, elle n'est pas à la recherche d'une poésie illusoire, mais d'une poésie du réel comme en témoigne cette traque de l'ange aperçu au bord du lac. Elle dit clairement les métaphores, sans détour, lorsqu’une jeune femme s'apprête à être "dévorée".

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           Un duo parental lie de loin la mère du jeune homme et le père de la jeune fille. Toutefois ce duo est à distance, il se construit davantage comme deux solistes. Dans cette pièce presque tous les duos sont brisés dans la solitude des parents isolés. Le duo de la mère et du fils est amputé lorsque le jeune homme vole de ses propres ailes et quitte le nid familial. Le duo amoureux est impossible puisque l’amour n’est jamais réciproque. Le seul duo amoureux qui advient est perturbé à cause d’un autre personnage amoureux de la belle.

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           Après l’échec du duo de l’amour filial, de l’amour passion, advient celui de l’amour fraternel de deux soeurs clownesques. Cet énième duo fait penser aux fées du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare. Les deux personnages clownesques intervenant dans l’histoire apportent une certaine distance avec l’intrigue. Ces deux personnages très émotifs nous font rire. On ne prend pas au sérieux leur drame. L’un très candide et l'autre sérieux en pendant. Ils sont facilement effrayés par les personnages de la pièce qu’ils prennent pour des démons. Les deux soeurs n’ont pas d’ailes, mais sont affublées de costumes blancs de bouffon et sont éclairées par la lumière émanant de guirlandes insérées dans leur tour de cou. La pénombre dans laquelle elles évoluent et les costumes de bouffons rappellent le théâtre symboliste jouant sur la pénombre et les références au Moyen-Âge. Cela participe à l'épicisation de la pièce. Contrairement à l'épique, l'artificialité est exhibée par les deux personnages. En parallèle à la distance prise avec la pièce de théâtre, l'épicisation est de mise au cabaret. Dans la pause de la pièce, lors du spectacle de cabaret, la patronne présente les numéros et les artistes. De même, dans la pièce, beaucoup d'éléments contribuent à exhiber le faux. La séparation de la scène en deux avec le rideau de tulle rend immobiles les personnages placés derrière lui, les personnages ne vivant que par et dans l'intrigue n’ont pas une vie autonome. Le décor frontal, en bois, en 2D, exhibe les personnages de papier, et le public est toujours rappelé, nommé spectateurs : ivrognes dans un cabaret ou public de théâtre ou bien immeubles, témoins des rencontres dans les rues. De cet apparant panneau en bois, on fait sortir un lit, une chaise comme dans un tour de magie.

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           Dans cette pièce l’amour est une quête effrénée, évanescente, sur le modèle de l’apparition fantastique.

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