Jamais seul

MC93 - Bobigny

  • Date du 16 novembre au 3 décembre
  • Mise en scène  Patrick Pineau 
  • Texte  Mohamed Rouabhi 
  • Acteurs Birane Ba, Nacima Bekhtaoui, Nicolas Bonnefoy, François Caron, Morgane Fourcault, Marc Jeancourt, Aline Le Berre, Elise Lhomeau, Nina Nkundwa, Fabien Orcier, Sylvie Orcier, Mohamed Rouabhi, Valentino Sylva, Selim Zahrani et Patrick Pineau en alternance avec Christophe Vandevelde 
  • Scénographie Sylvie Orcier
  • Lumière  Christian Pinaud
  • Son et musiques  Nicolas Daussy 
  • Costumes  Brigitte Tribouilloy, assistée de Charlotte Merlin 
  • Vidéo  Fabien Luszezyszyn
  • Construction décor  Ateliers de la MC93
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Jamais seul, écrit par Mohamed Rouabhi à la demande de Patrick Pineau, dessine une fresque urbaine avec quinze comédiens, dans la désinvolture du langage des personnages. C’est en même temps une fresque de la solitude qui est peinte avec une foule de quarante personnages amenés à se croiser. Comme le dit si bien Beckett, « Seuls ensemble tant partagèrent. » (Beckett, Impromptu d’Ohio). Ces personnages, issus du milieu populaire, éloignés et proches des grands héros tragiques, parlent de leurs rêves, de leur vie, du chômage, de leurs étranges obsessions, de leur sentiment de persécution.

          Ils sont souvent rassemblés en duos ou en trios et se rencontrent presque toujours dans la rue, ou entretiennent des liens familiaux, amicaux ou amoureux. Pourtant, ils sont tous isolés dans les groupes, chacun à la poursuite d’une idée bien précise, qui les oppose les uns aux autres. Quand les duos ou les trios se croisent, certains personnages deviennent ridicules parce qu’ils ne se fondent pas dans le groupe. L’homme qui essaye d’appeler les secours avec un faux portable se voit pris pour un enfant joueur au milieu d’une situation périlleuse exigeant la venue des pompiers ; le raciste hystrion voit ses raisonnements tomber à l’eau quand on les pousse à bout. Se contredisent sa volonté de montrer qu’il n’est pas raciste et sa réticence à accepter qu’il pourrait avoir des amis communs avec les deux hommes noirs. Les deux hommes à qui il fait face font usage d’une nouvelle maïeutique, non pas pour faire accoucher les esprits, mais pour montrer la contradiction dans le discours de cet homme qui, se niant alors lui-même, se retrouve obligé de quitter la scène puisque sa parole ne vaut plus rien.

          L’utilisation du hors scène est très judicieuse. Elle permet de faire entendre les occupations des autres personnages. Les coulisses sont exhibées lorsqu’un technicien range des chaises, tandis qu’on entend l’organisation d’une photo de groupe. Les passages d’une scène à une autre se font à chaque sortie d’un personnage et par des changements de décors. Alternent divers découpages de la scène : l’entièreté de la scène, la moitié de la scène faisant office de gare, et un rideau de tulle rend la scène étroite comme un couloir en plaçant les personnages plus proches du public, espace réservé aux scènes les plus intimes.

           Pour aller au plus près de la substantifique moelle de la langue, la rhétorique classique est moquée. La vulgarité de certaines expressions, vulgarité du monde « populaire », s’avère plus proche de la réalité que la langue poétique classique. On fonde un nouvel éloge, celui dédié à des joueurs de foot, Eric Cantona, et Maradona dont on fait un nouveau Dieu à vénérer. La musique apporte une dimension hyperbolique à cette scène comique. Une nouvelle religion, issue du verbe religere signifiant lier, est créée lors de la scène de l’accouchement : les douze marginaux vivants dans la rue sont rassemblés. Un des sans-abris au nom de Jésus vient sauver la situation en réanimant la femme et le nouveau-né qu’on croyait morts.

            Lors de l’accouchement, est projeté sur un très grand écran au fond de la scène un ciel assez sombre, rouge, dans un soleil couchant, avec les traînées des avions qui se croisent, comme ces sans-abris errant dans un quartier de la ville. Beaucoup de paysages urbains sont projetés, la gare est un leitmotiv, ils semblent figés comme dans une photographie. Le passage d’un train témoigne de l’immobilité de l’œil de la caméra. La gare, l’arrêt de bus, la plaque tournante sont tous des lieux de passage provoquant les rencontres de ces personnages.

        La maladresse des personnages est touchante parce qu’elle fait naître de nouvelles images poétiques, notamment quand on entend dire de la part d’une adolescente : « Je vais pas attendre midi à quatorze ans ». La désinvolture renforce la poésie. Ils parlent crûment de choses profondes. Les dialogues sont souvent absurdes parce que chacun poursuit son idée, ses propres obsessions. N’être jamais seul, c’est l’obsession de la jeune femme enceinte espérant que son enfant soit toujours entouré, alors qu’elle, se retrouve seule avec lui. L’état de solitude, d’isolement, le fait d’être seul est décliné dans la manière de vivre de chaque personnage. Être seul se définit toujours par la négative : sans compagnie, séparé des autres. C’est être à l’écart de ses semblables. Ce peut être aussi un choix de s’isoler des autres. C’est le cas d’un homme sceptique qui préfère s’allier à un clown de rue, lui aussi seul, sans attaches monétaires et donc libre de penser. C’est encore cet homme qui s’isole de son ami en pleine conversation pour se tuer, se sentant peut-être seul car incompris. Être seul contre tous, c’est le sentiment d’un homme ayant perdu sa fille disparue, seul à la chercher encore. Être seul, c’est être célibataire comme cet homme qui s’est disputé avec sa femme. Lors d’une émission télévisée, on explique le besoin d’être accompagné de manière scientifique : la solidarité contribuant à la survie d’une espèce serait nécessaire.

           Ces multiples rencontres ponctuant la pièce sont très souvent heureuses. L’homme qui joue au coach sportif qu’il était auparavant, isolé de sa famille, dans son garage, est accueilli à bras ouverts par sa femme reconnaissant qu’il porte le maillot qu’elle lui avait offert. Les gens à la rue, avec une idée fixe, ne sont plus considérés comme fous dès qu’ils partagent leur idée avec un autre. Ils sont acceptés socialement et ainsi rassemblés autour d’une même cause lors de l’accouchement. L’expression « un malheur ne vient jamais seul » est détournée par « un bonheur ne vient jamais seul ».

         Dans la pièce, d’autres scènes théâtrales surgissent. Une s’enchâsse dans l’intrigue principale, comme dans l’Illusion Comique. Ainsi, voit-on la jeune fille jouer un vieillard conteur qui explique l’origine du prénom de la fille d’un des deux amis. Cette jeune fille semble en constante représentation à cause de son enthousiasme excessif pour tout, dans une danse perpétuelle. Dans la scène du coach sportif dans son garage, la théâtralité est exhibée comme dans un stand-up.

             Parfois, les déplacements des décors sont utilisés dans l’intrigue. Quand un mur métallique remonte, il incarne un avion passant au-dessus. On pourrait parodier Aristote en disant qu’on n’imite plus la nature, mais l’urbain. Le métal est mis à l’honneur dans des bleus, gris, verts, sombres, satinés et profonds. Dans un monde de néons éclairant crument et donc cruellement les personnages. L’avion qui fait rêver la jeune fille ponctue la pièce. Les passages de ces avions sont magnifiés dans l’image des traînées des bolides se croisant dans le ciel et inquiétants quand le bruit assourdissant de l’appareil clôt la pièce.

Crédit photo : Cédric Miranda

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