Les Folles

Le Mouffetard - Théâtre des arts de la marionnette

  • Date Du 17 au 28 octobre 2017
  • Conception et réalisation Delphine Bardot et Santiago Moreno
  • Musique et dispositif sonore Santiago Moreno
  • Regarde extérieur Nicole Mossoux
  • Regard extérieur pour Silencio es salud Jacopo Faravelli et Benoît Dattez
  • Costumes et regard scénographie Daniel Trento
  • Lumière Phil Colin
  • Conception et réalisation Delphine Bardot et Santiago Moreno
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          Durant la dictature militaire en Argentine, des milliers de personnes ont été arrêtées et tuées, en particulier pendant les « années noires », de 1976 à 1978. Les folles, ce sont ces femmes, qui après avoir vu leurs enfants, leurs maris disparus, comblent ces absences. Elles imposent leur présence sur la plaza de Mayo à Buenos Aires tous les jeudis.

          Ces femmes désoeuvrées recousent de toutes pièces leurs disparus, à l’inverse des Parques, elles redonnent les fils de la vie. Elles font naître dans ce temps une autre présente, celles de marionnettes qu’elles animent. La vie qui ne tenait qu’à un fil, elles le consolident. Les accompagnent dans ce travail, la corde sensible de la guitare et les instruments à vent insufflant un peu de vie aux souvenirs visuels silencieux. (Un souffle semble passer dans la musique lors d’une vidéo d’oiseaux en vols.)

          La comédienne prête son dos, les bras repliés, tendus, devenant le corps chétif d’une femme âgée, l’arrière de la tête porte un masque d’un visage féminin flétri. Sur le modèle d’un janus biface, le dos est celui du passé, tandis que le reste du corps de la comédienne serait le versant futur, la descendance de cette vieille femme. Le spectacle est fait en deux parties, la première, celle du passé, du côté des grands-mères, et la seconde partie témoignant de la société d’aujourd’hui, tournée vers les écrans numériques. C’est une pièce sur la transmission de la mémoire. Dans un tambour retourné, on voit dans une apparition fantasmatique un visage, se confondant avec les photographies des disparus. Les générations se fondent ensemble de manière trouble pour nous, troublante pour elles.

          Les disparus, comme dans mauvais tour de magie, sont réellement disparus, ils ne reviendront pas. Ces femmes traitées de folles, vivraient donc dans un monde d’illusion, d’où les nombreux jeux avec les ombres. Si elles sont folles, elles ne sont plus lucides ; la lumière sur ces disparus ne peut être faite. Elles vivent dans un monde de pénombres, propice aux fantasmagories, fascinantes mais imaginaires faites d’apparitions fugitives dans les mouvements des rideaux. Elles font exister des fantômes qu’elles voudraient bien retrouver en chair et en os. La sur-marionnette de Craig est incarnée par la comédienne revêtant une marionnette un soldat en uniforme vert avec une tête de mort qui fouille dans les photographies-souvenirs. Cette sur-marionnette respecte bien l’idée de Craig : elle se meut avec des mouvementes amples et lents, elle domine du haut de ses mètres. La comédienne s’exhibe en accentuant la monstruosité du personnage, qui à l’endroit du coeur, renferme un autre être.

          Dans un grand mouvement qui ressemble à un déploiement d’ailes, les foulards blancs apparaissent sur les bras de la marionnettiste pour figurer les nombreuses femmes. A défaut d’avoir les absents, les vieilles femmes au foulard blanc se multiplient tout le long de la représentation. Le retour lancinant de ces femmes tous les jeudis, sur la plaza de Mayo est incarné par une petite marionnette brandissant un portrait sur un tourne disque. La radio relatant les actualités, le bruitages des anciens projecteurs fondent la couleur locale des années soixante-dix de l’Argentine. La succession de tableaux successifs peut être perçue comme un défaut si l’on ne considère pas la lenteur liée à la douceur de la rêverie quand on replonge dans les souvenirs, passant d’une image à une autre. Les panneaux écrits sont un peu trop présents à la fin et relèvent davantage de la présentation que de la représentation, dans un but documentaire.

          Sont fréquemment utilisées des voiles, de la gaze notamment parce que la réalité est insupportable à regarder de manière frontale, comme la lampe momentanément dirigée vers le public, l’éblouissant. La Rochefoucauld écrit dans ses Maximes, « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » La photographie, le miroir, les écrans numériques présents dans ce spectacle, sont autant d’écrans interposés entre soi et la réalité.

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