Train de pluie

Autres théâtres

  • Date Du 18 octobre 2011 au 12 janvier 2012
  • Textes Daniel Keene et Gilles Ségal
  • Mise en scène Catherine Hubeau et Marie-Laure Speri
  • Avec Catherine Hubeau, Tommaso Simioni, et en alternance Stéphane Guiocheau et Marc Desjardins (violonistes)
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Le Compagnie Avril enchanté s’installe au petit Théâtre Côté Cour jusqu’au 12 janvier, et nous propose un spectacle mêlant deux textes, La pluie de Daniel Keene et En ce temps-là l’amour de Gille Ségal, traitant de la déportation des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. C’est l’histoire de deux personnages, qui se racontent mutuellement leurs expériences, dans un temps et dans un lieu indistinct. Une femme à laquelle les déportés ont laissé leurs affaires avant de partir pour les camps, et un homme porté par un de ces trains de la mort qui assiste à la tentative d’un père voulant, par la transmission, maintenir en vie son fils. Deux histoires qui se ressemblent, deux personnages qui touchent du doigt une ou plusieurs histoires qui ne sont pas leur, deux récits à transmettre malgré le temps qui se joue de la mémoire.

 

Transmettre.

 

La parole est bien là, portée par deux belles voix et un violon voyageant entre les textes. Ces textes semblent ne pas se mêler entièrement comme si chaque parole avait sa fonction et son personnage était seul dans son témoignage. Malgré tout, les deux personnages dansent, se regardent, se confrontent, et semblent échanger leurs expériences dans un dialogue de sourd, ou plutôt de muet. Ils se sont trop tus longtemps et ont trouvé dans l’un et l’autre des témoignages, l’espace pour enfin s’exprimer. Cette complicité est trop tacite pour être perçue dans la mise en scène et dans l’arrangement du texte, qui privilégie le texte de l’homme, alors qu’un lien se crée dans les regards des deux comédiens, et que le personnage féminin avait la force et le besoin d’en dire plus.

 

Résonner.

 

La musique, lien et intermède, est interprétée avec lyrisme par un violon seul. Le musicien marche lentement entre les espaces scéniques structurés par la lumière et par la scénographie épurée, des valises amoncelées et un angle blanc en perspective, partant vers le fond de scène. L’instrumentiste va du public à la scène, d’un personnage à l’autre comme s’il était le lien entre l’auditeur et le témoin, mais aussi porteur du temps de la parole et du souvenir. Le violon renvoie à un certain imaginaire, qui pourrait être celui de la tristesse et de la nostalgie, mais pas seulement. Dans cette mise en scène, l’instrument et les morceaux qu’il interprète renvoient à une certaine légèreté, une dédramatisation des situations racontées. La limite est malheureusement trop fine pour que le ton soit clairement donné entre une mémoire affectée et languissante et une nécessité distanciée de la transmission. Un flou nostalgique s’impose dans les notes du violoniste, alors que l’on voudrait voir l’instrumentiste plus présent dans toutes ses modulations virtuoses.

 

Unir.

 

Unir deux textes est un geste fort, puisqu’il permet, dans le cas de deux récits à la 1ère personne, de faire entendre deux voix. Celui-ci est d’autant plus fort quand les textes traitent de la déportation des juifs, où il s’agit donc de faire entendre deux expériences, même si elles sont de l’ordre de la fiction, où le vécu transmet quelque chose de ce qu’on pourrait croire indicible. L’union apparaît donc impossible ici, puisqu’elle serait celle proférée de part et d’autre de la paroi du train qui va vers les camps. Le temps est donc indistinct, trop ralenti parfois et semble laisser les 3 interprètes dans une solitude frustrante. L’un parle de l’extérieur, d’un passé dont elle essaye de recréer des images, l’autre parle d’un passé qui s’est vécu comme tel, fort, et profondément intérieur. L’une arrêtée aux gestes rares et précis, l’autre en mouvement perpétuel, s’envolant sous les dialogues des personnages à l’intérieur du train. C’est un impossible dialogue que ce spectacle essaie malgré tout de créer, dans une grande générosité et une cohésion dans l’écoute. L’union ne prend pas forme, ou plutôt pas assez pour qu’une harmonie complète se mette en place et nous emporte dans une autre vision de l’expérience d’un départ sans retour, d’un élan de destruction que fut la déportation.

 

On aurait voulu voir les lumières de deux phares se confondre dans l’infini obscurité du thème pour mieux l’éclairer. C’est finalement à la lumière d’une bougie faible mais de la belle fragilité du souvenir que le témoignage se fait entendre, aussi nécessaire soit-il.

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