Patriotic Hypermarket

Théâtre de l'Opprimé

  • Date du 18 au 29 octobre 2017
  • Théâtre national de Syldavie / Maison d'Europe et d'Orient
  • Texte Milena Bogavac, Jeton Neziraj
  • Traduction Karine Samardžija, Arben Bajraktaraj
  • Mise en scène Dominique Dolmieu
  • Avec Nouche Jouglet-Marcus, Franck Lacroix, Tristan Le Doze, Natacha Mircovich, Christophe Sigognault
Patriotic Hypermarket 2

Comment raconter la guerre au Kosovo ? Comment dire l’horreur du nettoyage ethnique ?

Comment le théâtre peut-il se faire l’écho de l’impuissance des nations à stopper un massacre ? C’est ce à quoi se sont attelés Dominique Dolmieu et le Théâtre national de Syldavie sur un texte magnifique de Milena Bogavac et Jeton Neziraj dans une belle mise en scène coup de poing.

Patriotic Hypermarket est une pièce singulière dans le paysage théâtral des Balkans. Écrite par une autrice serbe, Milena Bogavac, et un auteur albanais, Jeton Neziraj, cette œuvre déroute par sa frontalité. Il s’agit en effet d’un texte qui ne fait aucune concession aux nations occidentale sur leur implication dans le conflit, ni aux peuples serbe et albanais, et c’est au fond ce qu’on attend d’un théâtre politique engagé.

La mise en scène de Dominique Dolmieu rend compte de manière sobre et efficace de ce qui s’est tramé au Kosovo entre 1989 et 1999. Dès le début du spectacle, les acteurs nous demandent de nous installer dans un dispositif scénique quadri-frontal. A cour et à jardin sont disposées des chaises desquelles ils entrent comme sur un ring. La scène est délimitée par un carré qui semble figurer le Kosovo dans ses limites géographiques et temporelles.

Cette pièce polyphonique se compose habilement de plusieurs tableaux et il y a une manière presque cinématographiques dans la façon rythmée de découper le récit. Dans chaque saynète apparaissent des personnages qui illustrent le conflit kosovar. On assiste ainsi à une scène de « racisme ordinaire » dans laquelle les policiers serbes font une descente et volent de l’argent aux albanais – ceux que l’on appelle avec mépris les « Štipars ».

Dans une toute autre scène, Dragana annonce à ses parents serbes qu’elle part travailler pour l’ONU au Kosovo. Elle affronte leur mépris, d’abord, puis leur incompréhension quand elle revient leur annoncer qu’elle a quitté l’institution multinationale pour une ONG et qu’elle compte bien rester vivre dans cette région du monde dont on entend parler seulement à la télévision. Cette partie du spectacle est très bien jouée en chœur par les parents (Nouche Jouglet-Marcus et Franck Lacroix) et permet de mettre en avant toute la contradiction qui anime le peuple serbe : à la fois attaché de façon patriotique au Kosovo et éprouvant à son égard une répulsion presque naturelle. Une toute autre scène marquante est celle d’une mère (Natacha Mircovich) qui voit sa fille exploser sur une mine anti-personnelle dans un champ. Ou encore celle de l’assassinat par un policier serbe (Christophe Sigognault) de l’acteur albanais Faruk Begolli (Franck Lacroix).

Natacha Mircovich et Christophe Sigognault

Si Patriotic Hypermarket raconte l’horreur de la guerre, la pièce décrit aussi très intelligemment et en filigrane les intérêts économiques du conflit :

« Nous vendons.

L’intégrité nationale.
La souveraineté territoriale.
Nous vendons, nous vendons

Le territoire, ses provinces.
Nous vendons.
La légitimité juridique.

Le terrorisme. »

Le Kosovo y est ainsi présenté comme un immense hypermarché, avec cette réplique symptomatique du conflit :

« Ils ont raison les Albanais quand ils disent : de quoi vous vous plaignez ? On vous l’a pas simplement volé, le Kosovo, on l’a acheté ! C’est vous qui l’avez vendu ! Nous, on l’a acheté ! On a bossé dur pour ça, on s’est mis au trafic de drogue, et on s’est fait un paquet d’oseille… Et vous, bande de ploucs, vous avez vendu vos bicoques à un prix exorbitant, eh bien, foutez le camp maintenant, achetez-vous des appartements à Belgrade. Vous vous êtes fait assez de fric… Tout se vend. La question, c’est de savoir combien. « Kosovo » – ça, c’est le mot le plus cher de la langue serbe ! »

Il faut saluer les performances des comédiens. Notamment l’excellent Christophe Sigognault dans le rôle du policier mafieux. Les scènes s’enchaînent sur un fond musical rock. On retrouve une atmosphère tamisée dans un jeu de lumières sombre. Le spectacle se termine en forme tragi-comique où deux diplomates se rencontrent en 2011 puis en 2017 puis en 2024 puis en 2055, 2067… Les négociations n’avancent pas. En forme de conclusion cynique, le délégué serbe s’exclame :

« Le fait est que maintenant, nous ne sommes plus au centre des préoccupations de l’opinion publique mondiale, ce qui prouve que nous avons fait de réels progrès. »

Il est difficile d’illustrer les conflits entre peuples ou ethnies au théâtre sans tomber dans le cliché. Ce peut être un piège de vouloir figurer la violence du racisme en mettant de côté le politiquement correct. C’est pourtant ce dans quoi Patriotic Hypermarket excelle. C’est une œuvre théâtrale qui ne ne tombe jamais dans l’illustration. Grâce notamment à l’excellente traduction de Karine Samardžija en français avec la collaboration d’Arben Bajraktaraj. La pièce exulte et déborde du cadre conventionnel pour entrer dans le drame purement théâtral avec succès. La mise en scène de Dominique Dolmieu est nécessaire.

De la Palestine à la Catalogne aujourd’hui, l’histoire des luttes des peuples pour leur autonomie ne résonne-t-elle pas d’une toute nouvelle manière en écho au conflit au Kosovo ?

Une pièce qui interroge, à voir absolument.

Le texte est disponible aux éditions L’Espace d’un Instant de la Maison d’Europe et d’Orient :

Milena Bogavac & Jeton Neziraj, Patriotic Hypermarket, éd. L’Espace d’un Instant, 2014-2016 (pour la traduction)

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