Kopalnia

  • Date

Dérangeante, dépaysante, inquiétante. voilà les premiers mots que l’on a envie de mettre sur cette pièce polonaise du Teatr Dramatyczny à Walbrzych qui nous place d’emblée dans une situation quelque peu inconfortable mais, par là même, intéressante. La première sensation de repères bouleversés peut s’expliquer, effectivement, par la barrière de la langue qui nous est rarement familière et l’obligation, par conséquent, de suivre le texte en sur titrage, rapport peu habituel avec la scène de théâtre. Mais cela ne suffit pas pour rendre compte d’une réelle difficulté que l’on éprouve à se saisir de cette pièce, à y avoir prises, ce qui semble donc révéler un travail sous-jacent de création d’une telle atmosphère, une volonté de mettre en place cette relation. Ainsi l’on réalise, en ne s’arrêtant pas à une constatation purement émotionnelle, qui pouvait être négative de prime abord, mais en s’efforçant de la dépasser, toute la qualité de cette création qui cherche réellement à rendre présent, par tous les moyens scéniques dont elle dispose, le lourd thème qu’elle s’est proposé de traiter: celui de la Mine sinistrée et de ses conséquences sur la ville et les gens.

Nous sommes donc confrontés à un événement qui relève de notre réalité, que nous connaissons, qui nous touche depuis déjà de nombreuses années de par notamment les nombreuses créations qui ont été faites autour de ce thème ( on pense notamment aux films de Ken Loach)et pourtant la pièce parvient à trouver une nouvelle façon de traiter cela, nous en dévoilant certains aspects nouveaux; en effet on n’assiste pas ici à un manifeste de compassion pour ces malheureux travailleurs qui, du jour au lendemain, se retrouvent sans rien, qui doivent faire face aux affreux puissants sans cour, révélant par là, leur incroyable bonté humaine; Non, l’intelligence de la mise en scène permet d’éviter une prise de parti trop caricaturale et, par là même, inefficace, et fait le choix, au contraire d’ une simple exposition des personnages dans une structure en bois particulièrement pesante pour le spectateur (comme nous le mentionnions plus haut) mais aussi très puissante dans ses effets. Nous voyons ainsi une communauté, liée malgré elle en quelque sorte: il ne s’agit pas du tout d’un choix volontaire d’une union pour une meilleure entraide mais au contraire les personnages ne semblent même pas réaliser qu’ils sont comme condamnés à être unis, qu’ils sont tous ensemble « embarqués », au sens pascalien du terme, et ce par la nécessité d’une même situation, d’un même destin. Chacun se démène donc dans l’espace réduit qui lui est consacré dans ce gros bloc de bois, c’est à dire celui d’une sorte de fenêtre plus ou moins grande, pour se donner l’impression d’exister un peu, d’avoir encore une identité, une singularité: les plus jeunes croient qu’ils peuvent encore rêver à l’avenir, les plus vieux qu’ils peuvent encore séduire, exister pour autrui ou encore que cette situation ne durera pas et que « la reine d’Angleterre » va venir leur rendre visite. Malgré nos premières difficultés avec la langue, on parvient peu à peu à se familiariser avec les personnages ou, du moins, à les identifier et à vivre avec eux cette sorte de vaine attente.

Ce dernier point peut à juste titre, semble-t-il, nous faire penser à la thématique beckétienne ce qui se manifestera encore plus dans la seconde partie du spectacle, dans laquelle un riche étranger fait irruption dans la ville, apparaissant ainsi pour chacun comme la réalisation de son attente, comme celui précisément qui va le sauver lui et pour lui faire comprendre cela chacun va entreprendre une réelle mise en vente de sa personne dévoilant ainsi le désespoir dans lequel il est plongé. Du début à la fin la structure en bois qui se dépouille peu à peu, qui laisse apparaître ses armatures en fer, sa froide présence, accompagne parfaitement la perte, pour chacun des personnages, de toute dignité ou conscience humaine. Dans cette pesante vacuité, tout perd sens, plus rien ne permet à ces anciens travailleurs de s’identifier et l’étranger, celui qui vient d’ailleurs, qui existe vraiment, lui seul peut les sortit de cette sorte d’enfer et les ramener à une réelle existence. Mais encore faudrait-il, pour cela, que l’idéal forgé autour de lui et qui n’a comme réalité que la force des désirs et des fantasmes de chacun, encore faudrait-il que cela corresponde à sa véritable identité.

La Mine donc et toute la pesanteur de ce monstre de l’ancienne révolution industrielle qui, même après sa mort, continue à peser sur les mentalités sous la modalité cette fois d’une sorte de cadavre éternellement présent. Noirceur de terrain miné mais aussi surprise, rebondissements, éléments inattendus. En effet la représentation est parfois soumise à des changements de rythmes radicaux, avec une interpellation du public, une certaine fraîcheur donc amenée par cette subite oralité même si ce qu’elle nous dit, malgré le ton comique, demeure tout aussi sombre: du véritable humour grinçant.

Malgré cela les acteurs, loin de se faire écraser par le poids de ce qu’ils sont en train de représenter, dégagent une véritable force, bien spécifique à chacun, grâce à un type d’interprétation tout à fait original qui peut faire penser, une nouvelle fois, en ce qui concerne les attitudes des personnages, leur parler, à une certaine esthétique de Beckett, et en ce qui concerne la mise en jeu des corps, avec de brutales apparitions à la fois burlesques et tragiques, au travail d’un Kantor.

De multiples éléments concourent donc à faire la qualité de cette pièce dont on ne peut que reconnaître le sérieux même s’il est vrai que la difficulté que l’on éprouve tout au long du spectacle, peut ôter à ce dernier la part de magie que l’on aime voir régner au théâtre. Mais peut-être faut il reconnaître à ce type de lourdeur inquiétante sa propre magie, celle du bouleversement de nos repères et de la mise en danger permanent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *