Tenir

Editions Espaces 34

  • Date de publication : 2016
  • Auteure Nathalie Papin
Tenir

Fin 2016, les Editions espaces 34 publiaient Tenir, l’une des pièces pour adultes de Nathalie Papin {lien portrait} que le Souffleur avait eu le plaisir de rencontrer en fin d’année 2017 à l’occasion du Grand Prix de Littérature Dramatique Jeunesse qui lui avait été décerné par Artcena pour sa pièce : Léonie et Noélie {lien critique}.

 

Tenir met en scène trois personnages dans un monde post-apocalyptique oscillant entre rêve et cauchemar : Celui qui reste, L’Autre et Le Type.

 

Toujours là, Celui qui reste reste (jusque là peu de surprise). Seul être immuable dans un monde en destruction, il observe, omniprésent, la chute et l’anéantissement de tout ce qui l’entoure : maison, objets, nature, êtres…

L’Autre va et vient. Support, soutien, ami, « il compte beaucoup pour Celui qui reste », tellement que ce dernier en est « dépendant ». Mais il disparait constamment, sans prévenir. Abandonnant souvent Celui qui reste aux mains du Type.

Entouré d’une armée de chiens aux dents acérées, le type est violent, brutal. Dans un monde qui disparaît, s’effondre, il ne pense qu’à posséder et détruire, à coup de pistolet, de poings ou de dents, ce qui reste comme Celui qui reste. Cependant, Celui qui reste, demeure, résiste, lui résiste.

 

Trois personnages qui n’en sont pas vraiment, sans identité, sans nom, sans passé, sans genre. Trois personnages masculins à première vue qui pourraient tout aussi bien être des femmes, Celui qui reste tombe d’ailleurs enceinte.

Trois personnages qui ne pourraient être qu’un : Celui qui reste, hésitant entre la mort (Le Type) et la vie ou la survie (L’Autre). Des non-êtres qui errent et résistent dans un monde où tout se perd même ce qu’ils ont été. Des personnages hantés par une pulsion de mort omniprésente, légitime dans leur monde mortifère, et pourtant plein de vie, de joie même, parfois d’espoir.

 

Auprès d’eux, loin de se résumer à des indications scéniques, les didascalies forment une voix puissante et poétique, habitée, qui enrichit le texte et nourrit l’univers, emplissant les silences d’images et de possibles.

 

 

RESTER

11

 

Celui qui reste est assis sur son tas de maison devenu très petit.

Son œil blessé est bandé. Ses bras sont couverts de plumes, on dirait presque des ailes.

L’Autre apparaît.

 

CELUI QUI RESTE. – Tu viens trop tard.

L’AUTRE. – Ce n’est pas parce que tu ne vois que d’un œil que tout est fini.

Et puis tu as les plumes.

CELUI QUI RESTE. – Va-t’en.

L’AUTRE. – Embrasse-moi.

CELUI QUI RESTE. – Non, trouve-moi une corde et je me pends.

L’AUTRE. – Je ne vois rien pour l’accrocher. Y a plus rien debout.

CELUI QUI RESTE. – Alors va-t’en.

L’AUTRE. – Soit t’es vivant dans un monde foutu mais tu ne le sais pas et si tu finis par le savoir tu deviens fou même si tu ne l’étais pas. Soit tu es vivant, très humain et tu es le seul sauf quelques enfants survivants qui rencontreront sûrement le Type et ils deviendront pires que lui : là, tu deviens fou aussi. Soit tu es vivant dans un monde foutu, tu le sais, tu ne préfèrerais pas, alors tu fais comme si tu l’étais pas, vivant. Soit tu es fou et tout va bien. Soit t’es mort, dans ce cas moi aussi.

Si tu n’es rien de tout ça, tu as intérêt à te réjouir même s’il ne reste que des plumes… Si tu veux vivre sans devenir fou.

Et puis je suis là.

 

Celui qui reste rentre alors dans une grande rêverie.

L’Autre est très patient.

Celui qui reste a tout son temps pour faire ce qu’il a à faire avec ses pensées, ses rêveries, ses voyages intérieurs.

 

CELUI QUI RESTE . – Il y a une autre solution : passer de l’autre côté.

Allons-y.

 

{Rester, 11, page 31-32}

 

 

 

S’articulant autour de 4 parties : « Rester », « Bouger », « S’envoler », « S’ininterrompre », à l’image du parcours opéré par Celui qui reste, le texte de Nathalie Papin multiplie les métaphores, les images pour parler simplement du monde, de l’amour, des utopies comme des rêves. Entre silence et parole, entre solitude et amitié, entre humour et tragique, entre l’envol du goura (alter ego de Celui qui reste) et sa mort, entre la méchanceté du Type et son incapacité à aller au bout, à tuer Celui qui reste, Tenir est en tension. Une tension constante, qui se fait appel à la résistance, appel à la vie. Celui qui reste restera, toujours, envers et contre tout.

 

Tenir est une de ces rares pièces pour adultes qui garde son âme d’enfant. Sans être léger pour autant, le texte est habité par une fantaisie enfantine qui rappelle le conte. Un conte sombre et violent mais dans lequel on plonge avec un plaisir naïf. Le texte n’en est pas moins extrêmement poétique. La langue de l’autrice est puissante, efficace, imagée. Elle nous transporte et fait vivre un monde beau dans son anéantissement et sa possible renaissance. On lit et on rêve d’une mise en scène qui saurait faire honneur à la pièce, qui saurait faire vivre ses images, cette poésie, une mise en scène qui saura rester à la limite entre le rêve et le cauchemar, entre la fin et l’espoir…

 

Le texte sera mis en voix pour la première fois en août 2017 à l’occasion du festival de la Mousson d’été.

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