Benjamin Walter

Editions Théâtrales

  • Date de publication : février 2017
  • Auteur Frédéric Sonntag
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« Le public […] ce qu’il veut […], c’est une histoire vraie » se voit entendre dire Frédéric Sonntag, devenu personnage de sa propre pièce. Soumis à la contrainte énoncée par le directeur du théâtre devant accueillir sa prochaine création, Frédéric accepte d’embarquer sa compagnie dans la réalisation d’un spectacle documentaire. Il portera sur l’énigmatique Benjamin Walter, un jeune auteur contemporain dont la volatilisation précoce rappelle le puissant geste rimbaldien, celui de l’abandon, du renoncement à l’écriture. Sur les traces d’un véritable disparu des cartes, Frédéric et les membres attachants de sa troupe vont prolonger l’aventureux voyage et transcender leur égarement, s’enrichir de leur perte, entamant sans le savoir un parcours initiatique.

 

On semble loin du théâtre dans un fauteuil, du Lesedrama, l’intérêt premier de l’écriture de Sonntag n’étant pas le style. Et quel plaisir, pourtant, on prend à lire et à suivre les tribulations de ses personnages, la progression de cette folle enquête ! C’est qu’il y a un souffle éminemment romanesque dans ce Benjamin Walter, assumé ne serait-ce que dans la division en chapitres. Il y a quelque chose d’antithéâtral aussi dans cette multiplication des lieux, toujours plus éloignés les uns des autres, qui se répondent dans l’enchaînement des scènes, dans cette chronologie non-linéaire, bref, dans tout ce parcours très pensé, très habile et qui sous le double masque de la désorientation et de l’errance cache un écrivain précis et laborieux, un artisan non pas du verbe mais de l’histoire. Une application exemplaire – brillante ! – du précepte du compositeur Jean-Philippe Rameau : « cacher l’art par l’art même ».

 

Et puis, quel vivier revigorant de questions littéraires, poétiques, philosophiques, que ce Benjamin Walter ! Ça fait penser – entre autres parce que Sonntag convoque tout un réseau de références, une intertextualité très marquée et diversifiée, même si la figure de Deleuze est prééminente. Et c’est notamment parce qu’il multiplie les citations, les renvois à des personnalités marquantes des XXe et XXIe siècles (parmi lesquelles Aby Warburg, Kafka, Bolaño, etc.), qu’il parvient à nous faire croire à sa grande supercherie, à savoir : l’existence avérée de Benjamin Walter. Ce vrai, à l’origine du projet méta et autofictionnel de documentaire, est rudement questionné tout au long de la pièce. Et c’est d’autant plus intéressant de le faire au théâtre, chef-lieu de l’inauthentique (et aussi parce que ce questionnement contemporain du réel paraît plutôt absent des créations françaises, alors qu’il constitue un élément central de romans hispanophones comme ceux de Bolaño justement, ou de Cercas). Dans la volonté de Sonntag, son double à la scène doit être incarné par un.e comédien.ne différent.e en fonction des chapitres. Une convention à la Buñuel qui ne déréalise peut-être pas tant que ça la fiction ; qui pourrait même, en pointant l’artifice, en appuyant le faux de la représentation, devenir à contrepied un outil au service de la crédulité des spectateurs, un moyen de détourner l’attention. Rendre la représentation plus fausse, comme pour souligner la vérité (feinte !) de ce que l’on montre…

 

Benjamin Walter, c’est une grande aventure qui enthousiasme, autant sur papier qu’au théâtre. La pièce, mise en scène par l’auteur, avait reçu le prix du « chemin qui compte » lors de la cérémonie annuelle du Souffleur pour la saison 2015-2016.

 

Lien vers la critique du spectacle (alors présenté au théâtre de Vanves), par Florent Barbera : http://www.lesouffleur.net/13388/benjamin-walter/

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