La nuit La chair

Editions Espaces 34

  • Date de publication : mai 2016
  • Auteur David Léon
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David Léon écrit les mots en faisant sentir l’érotisme et la chair. Dans La nuit La chair, il s’agit d’un monologue. Celui d’une femme ou d’un homme qui admire un directeur de théâtre. En exposant un genre double, et en proposant au metteur en scène de choisir s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, David Léon joue subtilement des codes.

L’homme, directeur de théâtre, a une position sociale forte, dominante. Cette femme ou cet homme qui l’aime n’a pas l’argent pour rentrer en taxi. L’homme puissant le lui paie. En face il/elle est résolument prisonnier/ère de son désir. On entend que cet.te amant.e s’égosille à ne pas crier : crier son infortune, son désespoir et son besoin d’être aimé. L’écriture est directe, pleine de ressorts charnels qui nous renvoient à une sorte de poésie verbale et crue. On imagine un.e comédien.ne balançant le texte et jouir de ces mots taillés au cordeau.

« Vous riez. Je me rapproche de vous. Contre ton flanc. Je vous prends dans mes bras. Je glisse mon bras contre son torse. Je le caresse. Je me retourne contre son corps. Je cale mes jambes contre les siennes. Elles se colmatent, elles s’entrelacent. J’appose ma bouche contre son front. Et je le lèche. Je mords son cou et son menton. Je le mordille. Je le triture. Tu prends mon crâne. Tu le resserres contre ta bouche.

J’ai tellement peur de disparaître.

{Je ne veux qu’en jouir.

Jusqu’en mourir.}

Vous m’embrassez. »

Le théâtre de David Léon est aussi un théâtre social. C’est ici que réside son talent : entremêler subtilement les questions de violences sociales au désir sexuel et aux violences psychologiques. Il nous emmène aux confins de la violence symbolique, entre lacanisme et Bourdieusisme. Sa précédente pièce, très réussie (Sauver la peau, Espaces 34) évoquait déjà le rapport à l’institution en parlant du métier d’éducateur. Son écriture ne pose aucun filtre sur la vie. Les mots sont crûs, il se font chair. Son langage décrit les choses intimes en nous renvoyant à la brutalité de la relation entre la vie publique et la vie privée, entre la classe supérieure et la classe inférieure, entre l’être dominant et l’être dominé.

Car entre le directeur de théâtre et l’être plus bas socialement existe l’attraction charnelle. Ce sont des odeurs, des sensations corporelles qui maintiennent en vie le désir. On sent bien aussi ce qui peut attirer chez ce personnage : une position sociale dominante et rassurante (d’aucuns y verrait l’autorité tyrannique du Père). Ne peut-on pas y voir l’autorité publique d’une société patriarcale avec des hommes qui tiennent des places prépondérantes ?

Mais au-delà de ce qu’il représente et de ce qu’il renvoie, qui est cet homme ? Que sait-on de lui et de sa vie ? Si ce n’est qu’il côtoie une ministre, « sa » ministre. Comme on dirait « sa » maîtresse. Il apparaît ainsi pour mieux se soustraire au désir de celle ou de celui qui l’aime et porte un masque en face duquel se projette un désir insatisfait, inassouvi.

{Mais je ne m’appartiens plus.

Dans l’exercice de ma fonction, je ne suis plus qu’un personnage.}

On a l’impression que son amant.e est réduit à l’état d’un.e prostitué.e. En se faisant payer un taxi, geste banal s’il en est, on achète une position sociale, on accède bien qu’humilié au rang de maîtresse/d’amant caché. Alors que reste-t-il de cette passion dévorante ? Sans nulle doute l’écriture, celle-là même qui sait dire l’indicible. Et le personnage dit à la fin :

– Je me suis allongé(e) sur votre lit. –

–                                           Et je l’écris.

La pièce opère une dissection du rapport amoureux dans un théâtre en prise avec la question de classe. David Léon y montre toute la complexité du désir, en proie au doute et à l’insatisfaction. On y voit ainsi que les ressorts inconscients du couple peuvent rejoindre ceux des inégalités sociales, et ajouter de la contradiction et de la pluralité à l’attirance des sexes.

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