Ismène

Athénée Théâtre Louis-Jouvet

  • Date du 3 au 6 mai 2017
  • Texte Yannis Ritsos
  • Avec Marianne Pousseur
  • Conception Marianne Pousseur et Enrico Bagnoli
  • Mise en scène, espace et lumières Enrico Bagnoli
  • Musique originale Georges Aperghis
  • Son et décor sonore Diederik de Cock
  • Collaboration musicale Jean-Luc Plouvier
  • Collaboration artistique Guy Cassiers
  • Accessoires Claudine Maus
  • Travail Corporel Nienke Reehorst
  • Traduction française (Gallimard) Dominique Grandmont
ismène

L’exercice est périlleux, faire entendre une des voix les plus sourdes, les plus fragiles de toute la mythologie grecque. Un seul personnage en scène, c’est Ismène, fruit des amours incestueuses d’Œdipe et Jocaste, et sœur de la terrible Antigone. Pas d’hérédité, pas de filiation plus écrasantes. D’un rang moindre, Ismène c’est la figure éteinte – écrasée ? – des Labdacides. C’est celle qui se soumet à la volonté de Créon de ne pas offrir de sépulture à Polynice le révolté. C’est celle qui, prise de remords, ou de quelque velléité, veut s’unir à sa rebelle de sœur, condamnée à mort par le même Créon. Et enfin, c’est celle avec qui sa sœur refuse de partager son sort funeste, et par conséquent le rayonnement mythique qui s’y joint. Donner un souffle à Ismène, c’est prendre le contrepied du poids tragique. Mais qu’a-t-elle à nous dire, l’Ismène à qui le poète grec Yannis Ritsos donne sa chance ? Pas grand-chose, c’est en tout cas le sentiment que donne la forme portée par Marianne Pousseur.

 

L’erreur fatale nous apparaît dès le premier phonème émis : la sonorisation de la comédienne, tout à fait inadéquate. La taille réduite de la salle à l’italienne du théâtre de l’Athénée aurait permis, à voix nue, de mettre en valeur la fragilité que l’actrice partage avec son personnage, et aussi une humanité simple et bien faillible mais encore un peu vraie, saisissante. Au lieu de cela, la sonorisation vient tuer tout ce qui aurait pu toucher, même très maladroitement, les spectateurs, faisant de cette pauvre Ismène – qui n’avait déjà pas été bien gâtée – un spectre muséal et lointain dont le corps nu peinturluré couleur plâtre achève la dé-personnification. Dès lors, les enceintes et autres haut-parleurs ne trompent plus : ce n’est pas à nous qu’on s’adresse. Les hasards de la billetterie (qui n’ont rien d’hasardeux, pour ne pas dire tout de nécessaire) ont d’ailleurs créé cette image incongrue et tellement parlante d’une corbeille et d’un second balcon à moitié remplis, siégeant au-dessus d’un parterre vide ! L’actrice joue devant un désert ; Grotowski n’a plus le monopole du « théâtre sans spectateur »…Le monologué tourne vite au soliloque, l’amplification de la voix n’y faisant rien. Au contraire, elle désengage l’actrice. Il n’y a plus que les micros qui portent la voix, en en grossissant tous les défauts, ou toute la banalité, et c’est encore pire. On s’ennuie. On entend sans écouter. On ne tend plus l’oreille, on reçoit passivement ce que les enceintes, à l’inverse de Marianne Pousseur, veulent bien nous faire parvenir.

 

Alors, que reste-t-il du texte ? Peu – mais pas « trop » peu, parce que le peu qui attire notre attention ne crée aucun appétit pour le reste. Parmi ce « peu » qui vivote faiblement, ce sont surtout des phrases, ou vers assez simples,  qui donnent parfois dans le lieu commun (ou procurent en tout cas un sentiment de déjà lu).  Comme par exemple : « Je me demande parfois si nous ne sommes pas nés simplement pour admettre une bonne fois le fait que nous allons mourir ». N’ayant pas lu le texte d’origine, je suis incapable de dire si c’est la source qui est inintéressante ou le spectacle qui la dessert – voire les deux ? Parlons maintenant de la musique, car Ismène c’est avant tout un opéra (si si). Livret de Ritsos et musique de Georges Aperghis donc. Pour un opéra, la musique est discrète. Elle déplaira à certains, c’est du « contemporain » assez classique. Recours global au sprechgesang (parlé-chanté), atonalisme apparent, pas de mélodies ou alors quelques lignes incantatoires qui semblent écrites par un ethnomusicologue, le tout très libre – et qui se fourvoie généreusement. Ça sonne souvent comme du sous-Berio (dans des œuvres comme Sequenza 3) – il faut dire que Marianne Pousseur n’est pas Cathy Berberian… Le plus grand reproche que j’ai à faire concerne l’arythmie générale. C’est un hachis permanent, comme une succession de courtes périodes qui ne dialoguent pas, étrangères les unes aux autres, et pourtant semblables ; le règne dictatorial du discontinu. Et n’ayant pas non plus eu accès à la partition d’Aperghis, je ne peux là encore dire qui est le fautif de la source ou du spectacle. Je ne parle volontairement pas de la scénographie, élégante mais un peu bac-à-sable.

 

A quoi tient l’échec d’Ismène si ce n’est à sa flagrante paresse et son autosatisfaction ? La forme tient tout du masturbatoire, et s’il s’exhibe, le plaisir n’a visiblement pas vocation à être partagé.

 

Crédits photo : Michel Boermans

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