Le Cercle de craie

Autres théâtres

  • Date mardi 18 avril 2017
  • Espace Michel-Simon - Noisy-le-Grand
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  • Texte d'après Klabund et Li Xingdao
  • Adaptation et mise en scène Emmanuel Besnault
  • Avec Sarah Brannens, Geoffrey Rouge-Carrassat, Eva Rami, Manuel Le Velly, Yuriy Zavalnyouk
  • Assistante Deniz Turkmen
  • Lumières Cyril Manetta
  • Scénographie Angéline Croissant
  • Costumes Jennifer Zanardo-Béteille et Justine Dumotier-Khripounoff
cercle cercle

Dans le Cercle de craie, la jeunesse s’empare de l’immémorial, avec toute l’énergie, la polyvalence, l’application et le talent qu’on lui connait. Seule manque à l’appel, peut-être, une certaine marque d’irrévérence dont elle a souvent le secret. Mais peut-on seulement regretter qu’un spectacle parle à tout le monde… ?

 

La compagnie l’Eternel Eté ne s’attaque donc pas au fameux texte de Brecht mais à deux de ses sources, une légende chinoise posée par écrit par le dramaturge Li Qianfu (ou Xingdao) au XIVe siècle ainsi que sa réécriture par le dramaturge allemand Alfred Henschke (ou Klabund) début-vingtième. C’est l’occasion de rappeler que certaines œuvres reconnues ne sont que l’achèvement intertextuel  d’une longue lignée littéraire, et très souvent qu’un point – parfois plus marquant que les autres – dans la continue descendance-palimpseste de tel ou tel mythe. Les racines du texte joué nous mènent jusqu’au Livre des Rois de l’Ancien Testament et le célèbre épisode du jugement de Salomon. Il n’est pas forcément opportun de raconter ici l’histoire qui nous est transmise pendant le spectacle, puisque c’est précisément dans la narration et la matière narrative que se loge la force qui irrigue la représentation. Il est question d’amour et de haine, de filiation et d’abandon, de justice et de crime, et encore d’autres couples antagonistes qui constituent un bon nombre d’universaux humains. On remarquera aussi un fort aspect archaïsant – ne serait-ce que dans la vision de la femme, dont la légitimité semble ne tenir ici qu’à ses qualités fertiles – mais il n’empiète jamais sur cette vérité humaine un peu hors du temps, désuète mais toujours parlante.

 

Si le Cercle mis en scène n’est pas « caucasien » mais asiatique, il a l’élégance de ne pas cultiver la chinoiserie exubérante de carte postale. Bien au contraire il se nourrit d’un souffle exotique, légèrement trouble, formant toute l’imagerie d’un ailleurs commun. Le décor, plusieurs structures en bois rappelant la figure du cercle, du monde, est une très grande réussite. En optant pour l’épure et une stylisation discrète, il est un écrin d’autant plus intelligent qu’il n’impose pas son univers mais invite chaque spectateur à y coupler le sien. La lumière aussi est superbe, exalte la beauté des corps et en souligne les reliefs. D’une manière générale, la mise en scène met l’accent sur le corps et la corporalité, avec lesquels elle entretient un rapport primitif. Le spectacle s’ouvre ainsi sur une scène de danse aux mouvements simples mais affirmés, pleinement soutenus par les comédiens. L’économie de moyen prévaut, comme le rejet profond de toute forme d’éclats ou de gueuleries, vus comme autant de vains racolages. Ici, la délicatesse est reine. On se réjouit même des cris muets, qui loin de n’être que des clins d’œil à Brecht et sa Mère Courage, convoquent une fois de plus l’imaginaire des spectateurs. Le spectacle remémore donc habilement que l’art n’a pas vocation à être passivement consommé. Les acteurs sont très bons et s’amusent tous, avec leur personnalité propre, de leur talentueuse polymorphie. Les quelques possibles reproches concernent malheureusement les deux rôles principaux. On dirait bien à l’héroïne incarnée par Sarah Brannens que le quant-à-soi se conjugue difficilement avec l’immémorial, et qu’une projection, qu’un souffle plus épiques (mais pas brechtiens) seraient bienvenus. Et à l’opposante jouée par Eva Rami, on dirait bien que ses excès (qui néanmoins trouvent écho dans le public) jurent parfois avec le raffinement global, et que le cabotinage n’est jamais très loin.

 

Il résulte de tout ça une forme particulièrement plaisante et accessible. Mais ce que le spectacle gagne en lisibilité, il le perd presque proportionnellement en audace, c’est-à-dire en prises de risques, en partis-pris (forcément clivants). C’est notamment visible du côté musical, où l’absence de choix clair laisse place à un éclectisme qui déroute et déçoit (malgré la polyphonie finale portée par les acteurs et absolument magnifique). L’émotion du metteur en scène lors du salut (on peut noter que c’était le soir de la création !) nous rappelle tout l’engagement et toute la sincérité qui vivent derrière les rideaux. Aussi, le Cercle de craie nous réconcilie avec l’idée que la beauté n’est pas forcément polémique, et l’apparent consensus esthétique qu’il produit tient à cette inépuisable et universelle humanité mise sur la scène. Un doux succès.

 

Crédits photo : Christophe Raynaud de Lage

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