Ouvrir les yeux fermés.

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Le Théâtre de Gennevilliers devient pour quelques semaines le lit de nos courants de pensées voyageuses. Joris Lacoste met en scène Le Vrai Spectacle, celui que cachent les paupières d’une centaine de spectateurs sous hypnose. {{Anti-Chambre.}}

Voilà. {« Ce soir c’est soirée pyjama. »} Chaque spectateur a pour lui deux places et une couverture, un comédien et une scène vide.
Voici l’espace d’une expérience théâtrale et hypnotique dans lequel chacun des spectateurs va étendre son imaginaire.

Entrée en scène, entrée en espace d’un homme à l’allure ordinaire. Il nous parle d’une voix douce et posée. Il nous parle de son expérience d’hypnose comme thérapie anti-tabac. Il nous explique la démarche qui va être la sienne, et donc la notre pendant toute la durée de la pièce.

{{Corps d’un théâtre à créer.}}

C’est un homme qui se tient devant nous et qui parle. Un homme qui pourrait être en train de jouer, ou qui se la joue naturelle, ou qui joue à jouer un comédien au jeu naturel. Le théâtre est partout, et en même temps nulle part. La scène est vide, notre tête est pleine. Pleine d’a priori sur le processus en cours, mais aussi d’images sous-jacentes qui ne demandent qu’à voir le jour.

Pour cela, il suffit de se laisser porter. Pas simple pour tous, de lâcher prise au théâtre, de lâcher prise tout court. Mais qu’importe, autant y aller à corps perdu.
Bras sur les accoudoirs, cou détendu sont les passages obligés de la position d’écoute absente. Ecoutons, regardons… Rions, de moins en moins fort, distinguons de moins en moins facilement… Fermons les yeux.

{Des lumières blafardes, du sucré au fond de la gorge, un froid glacial autour du cou, de la douceur, une agressivité dansante, une perte de contrôles, un dirigeable, une jungle au coeur d’un théâtre hybride, une main tendue… Les sensations sont là, fortes. Le reste est secrètement imaginaire. }

{{Frontières.}}

{{Où s’arrête l’hypnose et où commence le théâtre?}} C’est bien le problème et la richesse de cette expérience. Le Théâtre est en effet partout, dans le jeu du comédien hypnotiseur-hypnotisé par un suisse charismatique, dans la volonté bien claire de créer « un spectacle » et non un voyage dans l’imaginaire du spectateur, mais également et remarquablement, dans la mise en scène, en musique et en lumière de la pièce… la pièce réelle, et donc l’inventée.

{{Le travail du son, de la musique}} aux modulations infimes et infinies, est une prouesse en soi, qui donne un ton singulier à la voix, mais aussi aux sensations changeantes du spectateur. Et {{la lumière}}, qui même les yeux fermés a une importance capitale et phénoménale, devient stimulus constant et, comme dans beaucoup de spectacles, acteur privilégié de l’action qui est en train de se jouer.

{{Le texte}}, quant à lui, est ce qui apparaît comme problème. Pétri de références et de citations littéraires (armes d’un ennui hypnotique ou recherche de légitimité littéraire? Qui sait…), le récit semble se dérouler selon les codes attendus d’une plongée dans l’hypnose. L’acteur le dit lui même, : l’hypnotiseur suisse prononce tel mot, insinue telle action… et elle se produit. Ce manque de finesse textuelle est ce qui empêche l’hypnose théâtrale de devenir théâtre par l’hypnose. La référence faite à la scène de la Tempête de Shakespeare dans laquelle Prospero interrompt la représentation rêvée de la pièce de théâtre, est tout à fait appropriée, si seulement le voyage proposé était une véritable pièce de théâtre, et non une ballade, malgré tout enchanteresse, dans l’imaginaire.

Et {{la posture du metteur en scène}} dans ce théâtre immatériel? On l’a compris l’expérience se veut hypnotique, et donc d’une certaine manière dominante face au spectateur. Malgré tout, c’est un spectateur totalement libre qui ressort de la salle. Il aura vu ses propres images, sous hypnose ou non, aura ressenti quelque chose ou pas, face à un quasi-vide scénique. Cette conséquence peut apparaître davantage comme dédouanement d’une posture libérée du metteur en scène au profit d’une mise en voix, qu’en témoin d’une générosité envers la posture de spectateur. Malgré tout, laisser l’imagination et la sensation primer chez le spectateur est un geste fort, libérateur et stimulant à la fois. C’est un signe assez fort dans un théâtre du doute intellectuel et de l’ironie permanente, que de privilégier l’imaginaire et la sensation. Aussi, sous la voix fascinante et indispensable du comédien, ambigu et rassurant Rodolphe Congé, de se glisser dans ses propres images et dans une conscience purement créatrice.

{Faire le vide, y laisser se former et s’évanouir les images. Être à corps perdu, dans la création individuelle d’un voyage. Une expérience en solo, éclairante et apaisante. S’ouvrir aux mots, à l’inconnu béant de notre imagination.}

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