Le rêve est une terrible volonté de puissance

Théâtre de Vanves

  • Date Du jeudi 20 au mardi 25 avril 2017
  • Variation d'après La Mouette de Tchekhov
  • Mise en scène, adaptation, scénographie Benjamin Porée
  • Lumières Marie-Christine Soma
  • Régie lumière Lucien Valle
  • Vidéo Benjamin Porée et Guillaume Leguay
  • Avec Edith Proust, Anthony Boullonnois, Camille Durand Tovar, Nicolas Grosrichard, Aurélien Rondeau, Mila Savic, Sylvain Dieuaide

En 2012, le Souffleur découvrait coup sur coup son Andromaque humaniste et son Platonov fou, poétique, tragique. Depuis Benjamin Porée a connu le sort que la profession réserve à ses jeunes talents les plus prometteurs : elle les propulse, les consomme et les recrache sans ménagement. L’enfant prodige a pris son temps, mais il est de retour !

 

Quand on tombe de cheval, la meilleure chose à faire est de remonter aussitôt en selle, dit le dicton. Si Benjamin Porée s’est laissé le temps de la reconstruction, il semble ne pas avoir oublié son premier rodéo tchekhovien. Homme à textes par excellence, le metteur en scène s’est à nouveau tourné vers son allié russe. Ce spectacle, une variation autour de La Mouette d’un peu plus de deux heures, l’artiste l’a imaginé en dialogue avec Deleuze. « Le rêve est une terrible volonté de puissance, […] chacun de nous est plus ou moins victime du rêve des autres » déclarait le philosophe lors d’une conférence à la Fémis. Frappé par cette image de rêve dévorant, Benjamin Porée l’a de suite rapprochée du lac qui entoure la propriété de campagne des Nikolaïevitch : un abysse qui engloutit tout.

 

Petit topo. Profitant de l’arrivée de sa mère, célèbre actrice et de son amant Trigorine, un écrivain à succès, Constantin Treplev donne une représentation de sa dernière pièce : une forme nouvelle censée révolutionner le théâtre. Mais le fils admiratif ne convainc pas et n’a, pour toute réponse de celle qu’il admire, que rires et moqueries effrontés. Constantin finit par renoncer, à l’inverse de sa muse, Nina, qui quitte tout pour devenir une actrice reconnue. À nouveau, échec. Jusqu’au-boutistes, hormis Constantin, les personnages de Tchekhov se laissent dévorer par leurs rêves et leurs amours en dépit des issues fatales auxquelles ils sont condamnés.

 

Malgré cette constatation lugubre, la création de Benjamin Porée prend le parti de nous faire rire, d’alléger par les vannes et les jeux de mots cette ambiance si pesante. Certes, les personnages sont condamnés, mais au moins ils ont l’audace d’essayer. À ce jeu, l’interprète de Macha, Camille Durand Tovar, est la plus saisissante. Émouvante, car complètement paumée, elle fume, se drogue, boit jusqu’à plus soif. Son âme est celle d’une jeunesse perdue qui n’est pas sans faire écho à celle d’aujourd’hui et qui préfère aimer à s’annihiler plutôt que de renoncer. Si l’adaptation libre de la pièce originale fonctionne à merveille pour ce personnage, cela n’est pas toujours le cas pour les autres. Paroles grossières, pleines des sentiments travaillées au plateau, cette langue créée par la troupe interpelle. Outre la question de la subtilité, celle de l’utilité est à sonder. Qu’apporte cette forme langagière nouvelle ? De même, qu’apportent la caméra et ses retranscriptions en direct sur le plateau ? Les réponses nous échappent. Car bien que ces artifices n’alourdissent pas le propos, ils remplissent leur signification au sens premier : des détours artificiels. Reste toutefois le plaisir de retrouver la mise en espace millimétrée de Benjamin Porée, sa troupe talentueuse et sa dramaturgie savamment ficelée. Opération réussie !

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