Le Dragon d’or

L'Etoile du Nord Théâtre

  • Date Du 7 au 35 mars 2017
  • Ensemble théâtral estrarre
  • Texte Roland Schimmelpfennig
  • Mise en scène Julien Kosellek
  • Avec Stéphane Auvrey-Nauroy, Michèle Harfaut, Viktoria Kozlova, Edouard Liotard Khouri-Haddad et Eram Sobhani
  • Texte français Hèlène Mauler et René Zahnd
  • Assistante de mise en scène Clémence Labatut
  • Scénographie et Lumière Xavier Hollebecq et Julien Kosellek
  • Création sonore Cédric Soubiron
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Après avoir monté Push up de Roland Schimmelpfennig en 2011, Julien Kosellek et l’Ensemble théâtral Estrarre s’attaquent au Dragon d’or, dernière pièce publiée du dramaturge allemand élue pièce de l’année 2010 dans le sondage de l’almanach de la revue Theater Heute.

 

Le Dragon d’or, c’est une plongée dans la vie elliptique et décomposée d’un immeuble et de ses habitants. Les histoires s’y croisent, s’y mêlent et s’entrechoquent. Un épicier, deux hôtesses de l’air et l’ami de l’une d’elles, nommé ironiquement : le baiseur de Barbies, un vieil homme et sa petite fille, le jeune ami de celle-ci, un couple qui se sépare, une cigale et une fourmi… Tous se retrouvent ou se croisent au Dragon d’or, un traiteur asiatique en bas de l’immeuble, qui sera la scène d’un terrible drame. Venu de Chine pour retrouver sa soeur disparue, le jeune homme travaillant dans l’arrière-cuisine du restaurant perdra la vie à cause d’une rage de dent mal soignée. Sa jeune soeur, attendant l’été, est prostituée par l’avare fourmi et enfermée dans l’appartement de l’épicier tout près de son frère sans qu’il ne l’ait jamais su. La réécriture de la célèbre fable de La Fontaine sert un discours sombre, pessimiste, profondément savoureux et sans manichéisme. Le Dragon d’or est une incursion, violente et poétique, au coeur de l’immigration chinoise et de ses difficultés, entre travail illégal, pauvreté, perversion occidentale et insécurité. C’est aussi un voyage auprès des classes moyennes occidentales, de leur mélancolie et de leurs rêves bafoués.

 

La langue de Schimmelpfennig est riche, multiple, délicieusement cynique, elle joue de l’ironie, de la narration et des codes théâtraux, tout au plaisir des acteurs qui s’en emparent. Le discours est déconstruit, les didascalies, intégrées à la parole des personnages, se font narration : avant de dire, chacun raconte. Pour les 17 rôles de la pièce, l’auteur propose une répartition surprenante à 5 acteurs : un jeune homme, une femme de plus de soixante ans, une jeune femme, un homme de plus de soixante ans et un homme. Les femmes incarnent les hommes, les jeunes incarnent les vieux, et inversement. Tout, ici, nous renvoie à notre position de spectateur. Loin d’être passifs, nous devons constamment construire avec les silences du texte et ses détournements. La pièce se fait conteuse d’histoire et créatrice d’imaginaire.

 

 

Sur la grande scène du Théâtre de l’Etoile du Nord : une petite cuisine mobile, se transformant aisément en table de restaurant, une barre de pôle danse et des fauteuils… Les 5 acteurs : Stéphane Auvray-Nauroy, Michèle Harfaut, Viktoria Kozlova, Edouard Liotard Khouri-Haddad et Eram Sobhani, vêtus d’un simple tee-shirt blanc et d’un pantalon, s’y répartissent les rôles.
Un vêtement ajouté, une perruque suffisent à signifier le changement de personnage, auquel s’ajoute la délimitation sur le plateau d’un lieu pour chaque histoire, avec, au centre, le restaurant : point de rencontre. Jouant sur des effets de dégradation, de superposition d’images, accentués par les jeux de lumière et l’usage d’une partition musicale accompagnant la progression de la pièce et ses non-dits, la sagesse initiale de la mise en scène se désagrège, nous plongeant progressivement dans le cauchemar. Ainsi, la représentation suit le découpage quasi-cinématographique du texte, révélant ironiquement, de ce fait, toute sa puissance proprement dramatique. Mais trop souvent peut-être, la simplicité efficace du texte est brisée par une mise en scène trop insistante et imagée, qui en dilue le sens. Certains choix, comme celui de signifier la dent arrachée par une petite lampe bleue, ou celui d’user, pour faire le lien entre les différentes scènes, de masques de l’opéra chinois et de semblants de chorégraphies vaguement inspirés des danses traditionnelles asiatiques, quand ils ne sont pas tout simplement peu esthétiques, semblent manquer de profondeur ou de cohérence avec la structure présentée. Si bien que, plutôt qu’ajouter à la dramatisation progressive de la pièce, ils en desservent le propos, constituant un amoncellement d’idées, superficielles ou avortées, chaotique.

 

La mise en scène de Julien Kosellek, est un hommage amoureux à la plume de Roland Schimmelpfennig, et nous le sentons bien. Et, malgré nos quelques retenues, il réussit à nous plonger au coeur de cette fable merveilleusement cauchemardesque. Dès lors, on ne peut que conseiller ce spectacle qui demeure une excellente occasion pour découvrir ou redécouvrir le génie de Roland Schimmelpfennig.

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