En Miettes

Théâtre de Belleville

  • Date DU 7 AU 18 MARS MAR. à 19h15 DU MER. AU SAM. à 21h15
  • Librement adapté de Jacques ou la Soumission et Journal en miettes d'Eugène Ionesco
  • Adaptation et mise en scène Laura Mariani
  • Avec Ariane Blaise, Anthony Binet, Emilien Janneteau, Sylvain Porcher, Vincent Remoissenet et Coralie Russier
  • Adaptation et dramaturgie Floriane Toussaint
  • Scénographie Alissa Maestracci
  • Création lumière Sébastien Coppin
  • Création sonore Stéphane Cagnart
  • Production Compagnie La Pièce Montée
  • Photographe Vincent Vandries
En Miettes 3 - photo Vincent Vandries

Camille est un adolescent qui souffre d’amorphisme. Ses parents sonnent le glas, ils sont en état d’urgence. Que faire de ce fils qu’ils ont pris peine à élever toute leur vie et qui décide subitement d’arrêter d’exister ? Le docteur ne diagnostique aucun appétit aux choses de ce monde : l’argent, le sexe, ou tout autre plaisir qu’un être « normalement » constitué devrait désirer.
Le protagoniste est indiffèrent à tous les modèles de réussite sociale imposés par le système comme ressembler à Superman et avoir une vie de famille à l’image d’une pub pour assurance. Le processus de Camille va jusqu’à l’extrême, il dégouline sur sa chaise et ne résiste pas à la violence de ses parents que ce soit les cris stridents de sa mère ou les excès de fureur du père. Camille a abandonné le jeu de la vie. A défaut d’être le nouveau Bouddha du millénaire, Camille ce fils indigne renié par sa race est comparé à une « plante sauvage », une mauvaise herbe en quelque sorte. On dit de lui que ce n’est nullement du sang mais de la bave qui coule dans ses veines. Que faire de cet être qui a perdu son souffle de vie, dont on ne peut tirer aucune satisfaction et qui n’est pas une affaire rentable ?

Mais dans sa vie intérieure Camille n’est pas le non-être liquéfié qu’il paraît. Il se remémore son enfance, ce temps où tout était resplendissant, le ciel était d’un bleu lumineux, les senteurs, les saveurs et les émotions l’imprégnaient tout entier : il était vivant.
Le présent si parfait a laissé place aux souvenirs du passé. « Je me suis senti vieux et j’ai voulu vivre (…) J’ai couru à côté de la vie » nous avoue la voix intérieure de Camille.
On comprend alors pourquoi il se complaît dans cette liquéfaction, métaphore de son état psychique. Notre héros traverse l’épreuve du feu dans cette période de l’adolescence. Il lui faut mourir, tuer le petit garçon qu’il était afin d’accepter sa vie d’homme. Mais où trouver la force ? Comment ne pas se « dissoudre » dans ce monde absurde des hommes où il y a « trop de béton » et « trop de choses à comprendre » ? Tout le monde feint d’être heureux, on fait la fête, on met des masques d’animaux pour ne surtout pas avoir à réfléchir, on s’auto-conforme car il ne faut surtout pas être soi-même et s’enliser dans des questions existentielles.

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L’important est de trouver une femme et un travail à ce Camille afin qu’il s’accomplisse pleinement dans un système bien restreint et bien boulonné. On comprend pourquoi le protagoniste se liquéfie d’avance. Ce monde si triste où tout est standardisé, superficiel, aseptisé où l’originalité est bannie, la différence : un vilain défaut, et où la poésie n’a pas sa place.
Même l’amour est un marché à conclure et l’on répond de l’offre à la demande : voila « ta fiancée comme tu la voulais ». Ce n’est plus la femme qui crée le désir, mais le désir qui crée la femme.
Dans ces limbes des âmes mortes notre Camille se plaît à rêver de choses simples, il écoute une chanson d’amour à travers les grésillements d’un vieux magnéto. Il arrache les couches de papier peint pour entrevoir le ciel bleu de son enfance ; comme Peer Gynt qui épluche les couches d’un oignon, Camille se sonde au plus profond de son être. Sa réponse, il la trouvera dans le voyage qu’il entreprendra avec Sacha, la fille qu’il était censé avoir pour femme. Sacha le fera revenir de chez les morts en ranimant sa joie par les puissances infinies de l’imagination.

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Quel plaisir de voir cette pièce « En miettes », audacieux montage du corpus de Ionesco ; une création de la metteuse en scène Laura Mariani qui a fusionné Jacques ou la Soumission (1955) et les pensées angoissées de l’auteur sur l’enfance et la mort. Pourtant écrites il y a plus de cinquante ans maintenant, ces œuvres du passé soutiennent un regard pertinent sur les conventions sociales, coupe-gorge de notre liberté individuelle. A travers des actions simples, la metteuse en scène dissémine une symbolique intelligente qui nous interroge pleinement, et cela sans démagogie !  Les comédiens alternent entre un jeu complice avec notions précises du rythme et des moments forts de sensibilité grâce à un travail de finesse dans la diction des mots lors de l’invocation des souvenirs de Camille.  Ce spectacle recueille des instants drôles et touchants et cerne l’univers de Ionesco avec une grande justesse. On décèle une profondeur de l’auteur encore inconnue, loin de l’image loufoque et saugrenue qu’on lui accorde souvent. Peut-être peut-on regretter le temps un peu court de cette belle pièce…

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