Ogres

Quartett

  • Date de publication : Octobre 2016
  • Auteur Yann Verburgh
  • Préface Alexandra Badea
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Ogres, la première pièce publiée de Yann Verburgh est un puissant « voyage au cœur de l‘homophobie » moderne. En 28 scènes traversant près de 14 pays entre 2008 et 2013, Yann Verburgh nous présente un monde d’inégalités, d’incompréhensions mais aussi d’amours et d’espoirs où se mêlent poésie et brutalité.

 

{Oxnard – Etats-Unis – Février 2008
I’ll give you my heart for Valentine’s day  }

(…)

Lundi 11 février
Je suis allé le voir jouer au basket et j’ai craqué
Je lui ai demandé devant tout le monde, s’il voulait m’accompagner au Bal de la Saint-Valentin.
Il a rien répondu.
Tout le monde a ri.
J’ai pas osé lui donner la carte que j’avais faite pour lui et sur laquelle j’avais écrit :
Be my Valentine & I’ll give you my heart for Valentine’s day !
Je l’ai glissé dans son casier en partant du lycée. ☺

Mardi 12 février
Le lendemain matin , en cours de sciences,
Il s’est assis derrière moi.
Je sentais son regard sur moi.
Alors je me suis retourné et je lui ai dit :
Maintenant tu sais que je t’aime.
Il a rien répondu.
J’ai souri.
Quelques minutes après il a sorti un revolver de son sac et il m’a tiré deux balles dans la nuque.
Tout est devenu noir.

(…)

 

En Europe, en Asie, en Amérique comme en Afrique ou au Moyen-orient, différentes destinées se donnent à lire dans cette pièce aux allures de fresque internationale. Les histoires qui nous sont proposées jaillissent, dans un sursaut, s’étendent, ou se répondent. Les portraits d’hommes et de femmes; victimes comme bourreaux; parents, frères, amis, comme amants, présentent chacun à leur manière des situations où l’amour homosexuel s’est retrouvé menacé voire violenté. L’histoire de Benjamin et de sa reconstruction progressive après une agression où il est laissé pour mort, sert de fil rouge à la pièce. Et nous suivons avec autant d’attention son long parcours à travers les ans que les courts et divers épisodes internationaux qui l’interrompent.  La langue de Yann Verburgh est puissante. Violente ou poétique, dense ou retenue, elle se fait multiple. Chaque pays, chaque histoire, voire chaque séquence possède son propre langage, sa propre expression. Les formes, les points de vue, la langue s’adaptent au lieu qu’elles traitent, tentant de traduire par l’expression la réalité culturelle et imaginaire des espaces, si bien que le voyage, déjà, s’opère dans les mots.

Sans tomber dans un militantisme forcené, Ogres opère une sorte de parcours initiatique où fiction et recherches documentaire se mêlent pour nous livrer un portrait au plus proche de la réalité de l’homophobie moderne.

 

{Séoul– Corée du Sud – Mars 2013
A comme amour}

LA FILLE : Maman, pourquoi ils ont changé la définition du mot Amour dans le dictionnaire ?
LA MERE : C’est-à-dire , ma chérie ?
LA FILLE : Dans l’ancien dictionnaire, le mot Amour est défini comme un sentiment d’affection entre deux personnes.
LA MERE : Oui.
LA FILLE : Et dans le nouveau dictionnaire, le mot Amour est défini comme un sentiment d’affection entre un homme et une femme.
LA MERE : Oui.
LA FILLE : Pourquoi ça a changé ?
LA MERE : Je ne sais pas. C’est le progrès. Tu sais, en principe, c’est comme ça que ça se passe. L’amour, c’est entre un homme et une femme. Pourquoi tu me poses cette question ?
LA FILLE : Ca me paraît bizarre. Pourquoi juste entre un homme et un femme ? Et l’amour que j’ai pour toi, ça n’en est pas ou bien ça porte un autre nom ? Comment ça s’appelle alors ?

 

Si pour l’auteur, dans une interview qu’il accorde à Théâtre contemporain à propos de sa pièce, celle-ci parle surtout d’Amour, la domination des représentations de conflits et d’incompréhensions en fait plus certainement, et avant tout, un texte sur le rejet et sur la violence de l’homophobie aujourd’hui. Si bien, que l’on regrette parfois l’impression d’étouffement surgissant de cette pièce où peu d’épisodes positifs sont présentés. Cependant, on ne peut nier la puissance dramatique d‘Ogres et l’importance de son discours dans une société européenne qui aujourd’hui encore peine à faire reconnaitre ses acquis sociaux et oublie trop souvent l’inégalité des droits dans le reste du monde comme sur son propre territoire.

La pièce de Yann Verburgh, avec ses histoires, son discours, sa langue rugueuse, poétique et diverse, ne peut laisser insensible. L’avant-propos de l’ouvrage, rédigé par Alexandra Badea, autrice et metteuse en scène, fait honneur au texte qu’il introduit dans une critique aussi juste qu’élogieuse. Régulièrement mis en scène ou en lecture Ogres est une pièce à voir, ou à lire, pour ce qu’elle montre, pour ce qu’elle dit comme pour la manière dont elle le fait.

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