Trust

Autres théâtres

  • Date du 23 au 25 février 2017
  • Théâtre de Châtillon
  • -
  • Texte Falk Richter
  • Traduction Anne Monfort (éditions L'Arche)
  • Création Groupe Merci
  • Avec Catherine Beilin, Georges Campagnac, Pierre Déaux, Pierre-Jean Étienne, Gaetano Giunta, Sacha Saille, Louise Tardif
  • Mise en scène Solange Oswald et Joël Fesel
  • Assistante à la mise en scène Coline Chinal Pernin
  • Collaboration artistique Pierre Déaux
  • Dramaturgie Marie-Laure Hée
  • Regard complice François Herpeux
  • Création lumières Cyril Monteil
  • Création musicale Boris Billier
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La première réussite d’un spectacle, c’est-à-dire son succès le plus élémentaire et fondamental, c’est peut-être de donner envie aux spectateurs de monter sur scène, ou dans une moindre mesure (!), de faire aimer le théâtre; Trust y parvient admirablement.

 

Tout commence par la ronde vrombissante et lumineuse d’imposantes valises, tenues par on-ne-sait-qui. Tout commence et tout est déjà là. La ronde quasi rituelle qui entoure les spectateurs, les enferme, les emprisonne dans ce qu’il ne connaisse souvent que trop bien. L’humain vu métonymiquement par la valise qu’il tire, ou qui le tire, par son travail, sa fonction…La lumière qui émane d’une source incongrue, la valise ! L’humain reclus dans l’ombre, dépersonnalisé, réifié. L’humain qui semble se tuer au travail ; l’humain que le travail tue, chosifie. Et à la ronde, puissante métaphore-départ, s’ensuit des focalisations successives sur telle ou telle individualité, avec quelques ponctuations collectives de plus en plus fiévreuses.

 

Le texte nous dépeint une humanité perdue en perpétuel questionnement. Les réponses présumées sont elles aussi perpétuellement insatisfaisantes et conduiront au chaos final. Falk Richter s’attaque sans grande surprise à sa cible préférée : la société de consommation. Cette société globalisée-globalisante pleine d’injonctions contradictoires, où on nous ordonne d’être autonomes tout en nous enlisant dans la dépendance la plus enracinée. Une société qui pénètre l’intime des gens de ses notions abjectes d’investissement, de garantie ou d’intérêt. L’honnêteté de Richter c’est de refuser le binarisme idiotement idéaliste du dedans-dehors. La critique qu’il fait du monde, il l’a fait de l’intérieur, par la « brisure ». « On est tous des révolutionnaires consommateurs » peut-on entendre pendant le spectacle. C’est aussi notre compromission qui est pointée. Tous victimes et tous coupables, mais encore une fois sans jugement hâtif et clos, pas de ton moralisateur mais bien plutôt un scanner clinique d’un monde immensément malade, risiblement malade.

 

Trust est une merveille de rythme et d’efficacité. La mise en scène vise juste et droit, cultive la générosité sans tomber dans l’écueil du pléthorique. L’ensemble est d’ailleurs assez sobre. La quadrifrontalité, le choix de mettre les spectateurs au même niveau que les acteurs, le choix de descendre les cintres très près du sol, tout ça participe d’une grande cohérence de direction. La scène devient une véritable figure raccourcie du monde, et la tension permanente de cette société instable mais pérenne, ce ciel qui va nous tomber sur la tête, tout ça nous est nettement rendu sensible, et transcendé. On peut noter quelques moments de pure poésie, parmi lesquels la construction d’un building de livres d’art sur lequel un homme entamera son exercice d’équilibriste…La mise en scène est servie par une troupe d’acteurs multiformes et qui, même s’ils sont inégaux, mobilisent tous avec la même verve une énergie proche de l’animal.  Les tutti endiablés témoignent d’une rare maîtrise et d’un travail des plus méritants. Distinguons aussi deux moments plus individuels tout à fait remarquables, portés par la virtuosité et le plaisir communicatif de leurs interprètes, Catherine Beilin et Georges Campagnac.

 

En somme, le spectacle ne dit autre chose que « on a les deux pieds dedans ». Et puisque nous sommes au théâtre, on ne se contente pas de le dire, on le montre aussi. Deux chemins s’offrent alors, celui de la désespérance et celui de l’amusement ; Trust fait le bon choix. Encore une fois, rien d’excessif – il n’est nullement question de se bidonner. C’est parfois d’une drôlerie foudroyante bien sûr. Mais lorsque cela paraît sérieux, il n’est pas difficile de voir que les acteurs jouent, au sens littéral du terme. En voilà enfin dont le métier, le travail, est un plaisir et une pleine réalisation de soi. Le spectacle n’a pas peur de dépasser certaines limites raisonnables, et fait du théâtre un lieu de dépassement, de débordement d’autant plus jouissif qu’on en est le sujet – en évitant l’autoflagellation masturbatoire. Trust rappelle le miroir tendu dont parlait Philippe Noiret aux spectateurs belliqueux de La Grande bouffe. Trust, c’est l’autoportrait au vitriol d’une humanité viciée par le monde qu’elle s’est construit. C’est terrible et caustique et…qu’est-ce que ça fait du bien !

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