Oncle Vania

Théâtre Essaïon

  • Date Du 19 janvier au 19 mars jeudi 19h30, Dimanche 18h
  • Auteur Anton Tchekov
  • Compagnie Théâtrale Francophone
  • Metteur en scène Philippe Nicaud
  • Avec Céline Spang, Fabrice Merlo, Marie Hasse, Bernard Starck, Philippe Nicaud
12 nette

Au théâtre Essaïon la salle est comble et l’on comprend pourquoi. La Compagnie Théâtrale Francophone représente son Oncle Vania traduit du russe par le metteur en scène. La mise en scène est signée Philippe Nicaud et elle est réussie. Du texte découpé en fines tranches dont on a gardé les parties nobles, il reste exclusivement cinq des neufs personnages dans ce huis clos de la cave en pierre du théâtre.

Le Herr Professeur et son épouse Eléna n’ayant pas les moyens de vivre à la ville sont retournés au domaine familial dont s’occupent Sonia et son oncle Vania. Sonia est la fille du professeur Herr, née de son premier mariage avec la sœur de Vania, aujourd’hui décédée. Vania est désillusionné quant à son beau-frère et ses recherches scientifiques qui ne valent du reste pas un sou. Il noie son chagrin en buvant tous le long du jour avec le Docteur Astrov, qui lui aussi a perdu l’estime envers la nature humaine. Dans l’ivresse des canicules d’étés quand la chaleur nous désoriente, on boit, on danse, on chante, on rit et on finit par pleurer…

Cette histoire semble avoir germé comme les champignons d’une souche d’arbre dans la chaleur moite des ténèbres du monde. Éclairée en demi-teinte, parfois rouge, la scénographie est habitée par ce bar d’alcool, cette table de travail d’Oncle Vania où logent feuilles éparses, le bureau du Herr professeur où ce dernier se niche dans son fauteuil, entouré du fouillis de ses livres et de ses articles scientifiques mais aussi par la garde robe d’Elena suspendue sur le mur du fond de scène. Dans ce chaos scénique tout s’harmonise pour rendre la pièce vivante.

Ici règne la fin d’un monde où tout se délite : « l’homme ne crée pas, il détruit ». Sa grandeur est passée et emporte dans son deuil tout ce qui l’entoure, les bois et les rivières, les bergers et les maraîchers… Ces personnages vivent dans une province oubliée et reculée du monde où l’histoire et la poésie du domaine fondent comme neige au soleil.

Tous souffrent de leurs idéaux inaliénables car « la vie n’est jamais comme on voudrait qu’elle soit ».  Pourtant, ils se débattent dans leur profond malheur comme des poissons étouffent à la surface. Ils tentent à chaque instant de donner le meilleur d’eux mêmes. On perçoit vraiment ici la dignité comme essence de l’Homme, c’est sans doute ce sentiment transmis par les comédiens qui est le plus fort dans ce spectacle.

Ces personnages sont si touchants dans la tragédie de leur injustice que leurs corps en sont façonnés. Ils sont justes et habitent leurs personnages, notamment Fabrice Merlo dans le rôle d’Oncle Vania : époustouflant. Il y longtemps que l’on avait pas vu ces vrais moments de théâtre, ceux qui explorent nos êtres, où l’on cherche en soi-même et l’on se découvre, où l’on ne triche pas et où l’on joue le jeu. Ce spectacle rend honneur à Tchekhov, le ramène à la vie, et dévoile l’essence de son théâtre : les montagnes russes des émotions qui révèlent une humanité belle, complexe et universelle.  Tchekhov parle pour ses gens qui « n’ont pas connu de joie dans leurs vies », et dans l’espoir que même s’il n’y a pas de justice dans ce bas monde, Dieu entend dans sa miséricorde les humbles et les petits.

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