Où les cœurs s’éprennent

Théâtre de la Bastille

  • Date Du 09 au 19 janvier 2017

« Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison. »
Eric Rohmer

 

Elles s’appellent Louise et Delphine. Deux héroïnes tout droit sorties de deux films de Rohmer, Les Nuits de la pleine lune et Le Rayon vert, réalisés dans les années 80. Aujourd’hui, interprétées au plateau par les excellentes Marie Rémond et Anne-Laure Tondu, ce sont deux femmes qui n’ont rien perdu de leur authenticité et de leur modernité. Une double adaptation au charme trouble !

 

Thomas Quillardet l’assure, avec ses comédiens, ils n’ont pas regardé les films de Rohmer pendant les répétitions. Pour mieux s’approprier ces scénarios, les faire leur. Force est de constater que le pari de faire entendre la langue de Rohmer, son style, son écriture, son tempo, est largement réussi. On y trouve ce même esprit de fausse légèreté, cette digression sensuelle sur l’amour et cette simplicité des cœurs à discourir de leur implacable et complexe mécanique.

 

D’abord la mécanique furieuse de Louise, décoratrice à Paris. Éprise de liberté, elle aime sortir le vendredi avec ses amis, certes uniquement masculins, avoir sa dose de nuits blanches dans le mois. Au grand dam de son ami Rémi, plus casanier et avec qui elle vit à Marne-la-Vallée. Pour préserver leur amour, elle décide de reprendre son studio parisien et de le transformer en pied-à-terre pour fêtarde du weekend. Vient ensuite, sans transition, l’histoire de Louise. En plein début d’été, cette jeune femme que la vie de célibataire affadit, se retrouve abandonnée par son amie pour les vacances et sans plan de secours.

©DR

Emprunté à un vers de Rimbaud (« Ah ! Que le temps vienne / où les cœurs s’éprennent »), le titre de ce diptyque, Rohmer l’avait mis en exergue de son Rayon vert, tel un écho prémonitoire aux parcours de ses deux héroïnes. Ce où marque le point culminant qui précède le mouvement de bascule, ce moment clé où les cœurs mettent en branle leur implacable mécanique. Durant deux petites heures de théâtre, sur un plateau sobre et dépouillée (une feuille de papier blan recouvre l’espace, quelques chaises, une table), ce sont deux figures touchantes qui nous font face. Une Louise, pleine de fureur de vivre et une Delphine, enfantine, incapable de se libérer. Car l’une et l’autre nous amènent à questionner notre solitude, notre rapport à l’autre. Pourquoi fuir chaque weekend pour un weekend en solitaire à Paris ? Pourquoi refuser de passer un été seule à Paris, quitte à passer plus de temps dans le train qu’en vacances ? Comment ces parcours vont-ils s’achever ? Laissons ici un peu de suspens pour simplement souligner l’incroyable plaisir de jouer des acteurs. Dans cette troupe, où certains se travestissent avec la même aisance que s’ils jouaient un rôle de leur sexe, ce sont des tranches de vie qui se jouent sous nos yeux. Les comédiens vont même jusqu’à donner l’impression d’inventer leurs répliques à chaque instant. Il se dégage quelque chose de très solaire de cette mise en jeu, de ce « tube à essai dans la cage de la scène » comme la qualifie Thomas Quillardet.

 

De cette spontanéité naît une mécanique du rire jouissive, un peu trop « facile » affirment certains. Loin de là, ce rire est plutôt celui de la connivence, de cette impression palpable d’assister à un repas de famille ou à une discussion entre amis sur les méandres de la jalousie et du désir. Rappelons-nous, Rohmer est certes un cinéaste de la Nouvelle Vague, mais un scénariste des plus drôles. « C’est un mélange délicat entre amertume et humour, grands idéaux et banalité, solitude et collectif » écrit le metteur en scène. La clef de réussite de cette création réside peut-être là, dans cette délicatesse à montrer le réel sans drame et sans jeu, mais simplement en étant sur scène.
©DR

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