Mythes en construction

  • Date

L’alléchante proposition du Festival Premiers Pas, organisé par le Théâtre du Soleil, c’est une bonne nouvelle, tient ses promesses : soutenir de jeunes compagnies dans leurs épopées créatrices, inviter des artistes émergents à exposer leur travail et donner à voir leurs propositions fortes et originales, le tout dans un cadre pas loin d’être idyllique. C’est là et sous chapiteau qu’est donné actuellement « Pénélope [ô] Pénélope », la troisième création de la Compagnie Le Cri dévot. Un spectacle ambitieux et énergique, porté par un désir sincère et enthousiasmant de proposition. Dinah, femme au foyer et couturière ayant élevé seule son enfant, Théos, attend, inlassablement, le retour d’Elias, son mari, soldat porté disparu depuis vingt ans. Harcelée par le cynique Ante, elle est sur le point de céder à son chantage et à sa demande en mariage lorsque, dans le plus grand secret, l’époux revient. Traumatisé par son expérience de la guerre, il cache son identité et observe, longuement, le microcosme de son village avant de se décider à agir.

A partir de ce texte, dense et passionnant, de Simon Abkarian, réécriture contemporaine de l’Odyssée, dotée d’un étonnant lyrisme, entre l’explosion emphatique et le détail terre-à-terre, la Compagnie Le Cri Dévot cherche à interroger le rapport de chacun à l’Histoire, au récit que l’on en fait et à questionner la place et le sens du Mythe aujourd’hui.

En effet, cette problématique éternellement contemporaine est un fil rouge dans le travail de la Compagnie du Cri dévot, depuis la première de ses trois créations. De {Clandestinopolis} à {Pénélope [ô] Pénélope} en passant par {L’Antegone D’, ou que dit le cochon quand le Fermier l’égorge}, il s’est agi, à chaque fois, de, non seulement, reposer ces questions mais aussi, et surtout, d’y apporter des réponses.

Ici, sept comédiens sont en scène, du début à la fin, et assistent au récit dans son intégralité, le racontent et le revivent, à la façon d’un choeur antique, l’unité en moins, la distance et l’ironie en plus. La parole circule librement de l’un à l’autre, passe de l’adresse au public au dialogue, du récit à l’action.

Animés par une volonté admirable de s’approprier véritablement le texte, les acteurs s’en saisissent à bras le corps, l’amènent à eux sans composition forcée de personnages et le parsèment d’humour – monologues mués en tubes disco, série de questions d’une déesse au héros changée en interrogatoire façon entretien d’embauche … De l’ensemble se dégagent, dès lors, une fraîcheur réelle et une vraie singularité.

A force, cependant, de la « quotidianiser », ils font perdre de sa force à cette langue qui sonne, par moments, presque en décalage dans son fourmillement poétique, ses métaphores à rallonges et sa complexité, confrontés à ce désir de clarté et de lisibilité constantes – comme si cette équipe faisait confiance au capacité de narrateur de l’auteur qu’ils montent tout en s’effrayant de sa langue …

Néanmoins, en dépit de ce jeu, disons, parfois trop explicatif, et d’une certaine arythmie, la proposition séduit. Ce système de jeu choral, cette façon de mettre à mal la notion de personnages et d’individualités pour mettre en avant un jeu véritablement collectif dans lequel le vrai héros serait le groupe et, encore une fois, cette énergie, ce désir de dire, de raconter, encore, toujours, des histoires, archaïques et modernes, ne peut que remporter l’adhésion et donner envie de suivre, peut-être pas dévotement mais assurément avec intérêt, l’odyssée du Cri dévot en terres mythiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *