Piteux Pan

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C’est officiel et manifeste, « {Peter Pan} » est une inépuisable source d’inspiration pour créateurs de tous âges, genres et horizons : du « {Hook} » de Spielberg au roman graphique porno-trash « {Filles perdues} » d’Alan Moore, de la BD de Loisel aux théories de Dan Kiley en passant par la délicate et poétique proposition [{Où le temps s’arrête et sans chaussures}->http://lesouffleur.net/spip.php?rubrique742] » de la Compagnie de l’Eventuel Hérisson Bleu, présentée actuellement au festival Premiers Pas, on n’en compte plus les adaptations, réécritures et évocations. Ce n’est pas étonnant tant ce chef d’oeuvre de la littérature enfantine conserve, avec les années, son mystère, sa joie, sa mélancolie et sa profondeur. Au tour de la célèbre Irina Brook de livrer, au Théâtre de Paris, son regard sur le garçon qui ne veut pas grandir. Le résultat ? Un spectacle où « on en a pour son argent », un affligeant alignement de clichés, qui a sans doute pour ambition de ressembler à un livre d’images – dont on ne peut pas dire qu’il soit franchement somptueux. {{Une pâtisserie consensuelle, chimique et sans saveur}}

En n’allant pas voir « Pan » d’Irina Brook, vous rateriez :

de l’aventure, de la magie, de l’humour, de l’amour et, surtout, c’est si important, de la poésie; vous rateriez aussi des chansons pop-folk à la Cali, des musiques du monde, des Pirates jazz-men des Caraïbes improvisant des boeufs un peu tziganes genre » Gitan de Paname », des fols éclats de rire espiègles, une galerie de personnages truculents, des gags à foison et, c’est si important, de la poésie. Bref, de quoi réjouir petits et grands de 7 à 777 ans – le tout formant, bien entendu, une grosse pâtisserie industrielle (du type « Saveurs authentiques de nos terroirs »), consensuelle jusqu’à la moelle, sans âme et sans surprise.

{{Vous rateriez aussi :}}

des danses et des acrobaties, gentillettes mais alignées sans invention (un exemple entre mille : « Youpi ! Aujourd’hui, c’est samedi ! » donne lieu à dix minutes de numéros de démonstration du savoir-faire d’une équipe internationale de comédiens possédant chacun un talent bien particulier – façon l’équipe de l' »Orphée » de Hervieu et Montalvo, le charisme et la générosité en moins), un Peter Pan fade et inconsistant, qui se casse la voix en mangeant la moitié de ses mots, des enfants perdus hystériques, des pirates supposément drôles, un John Darling qui paraît tout droit sorti d’un show de Lady Gaga et qui semble avoir cru que Neverland était avant tout le nom de la propriété de Mickael Jackson – pour le coup, pas antipathique en soi mais hors-sujet, ou encore une comédienne qui, en interprétant Wendy, donne la clé de ce casse-tête qu’est pour un adulte le fait de jouer un enfant : il suffit de prendre un sourire béat et la voix de Lisa Simpson !

{{vous rateriez encore :

}}
un enchaînement sans vie ni cohérence de saynètes, des câbles pour signifier de tristes envolées, le très sempiternel passage où Peter enjoint le public à scander « Je crois aux fées ! » pour ressusciter la Pin-up Clochette, une absence totale de direction d’acteur et de scénographie, un décor, une fois encore, hurlant qu’il est « poétique » là où il n’est que conventionnel et laid, le texte original massacré (Peter Pan vociférant, sur fond d’orage Photoshop : « Quelle aventure extraordinaire ça va être de mourir ! », faisant sonner cette perle comme une réplique de soap-opéra, ou encore expédiant sans nuance le magnifique « Je suis la jeunesse ! Je suis la Joie ! Je suis un oiseau sorti de l’oeuf ! »), la sensation que le texte de Barrie, en fait, est franchement niais et des adultes sortant en disant : « C’est bien. Pour les enfants. »

{{Enfin, vous rateriez}}

une réinterprétation fine, originale et contemporaine du conte qui, entre les mains d’Irina Brook, devient, bien loin d’un récit initiatique douloureux et nécessaire, une ode au capitalisme (ce n’est pas une blague) :

en effet, là où le roman s’achevait sur la vision déchirante et ambiguë des Enfants Perdus devenus de ternes pères de famille, employés de banque à chapeau melon et attaché-case, la manière dont Wendy et son frère persuadent les orphelins (pardon, dans ce spectacle, il faut dire : « Les Lost boys ») de les accompagner à Londres est un fascinant et joyeux argumentaire, dit {{sans distance aucune}}, reposant sur l’idée qu’ils grandiront, iront à l’école, feront de brillantes études, auront un beau salaire, épouseront de belles dames, pourront s’acheter plein de choses et prendre le thé avec la Reine d’Angleterre – tout ceci s’achevant, bien sûr, sur de nouveaux éclats de rire espiègles.

Alors, certes, il y a de cette innocente et espiègle (qui ne devrait pas être un synonyme de « pénible ») cruauté chez Barrie. Mais, en expédiant toute l’amertume de son propos, en faisant du tableau final des Lost Boys à Londres un touchant portrait de famille plein d’amour et de poésie, Irina Brook a-t-elle conscience de dévoyer totalement le livre qu’elle adapte ? En tout cas, elle commet un impair dont elle n’avait franchement pas besoin vu la somme de défauts de ce show ignoble, se tire une balle dans le pied et n’est pas loin de commettre un crime.

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