Il n’y a pas de certitude

La Loge

  • Date Du 7 au 10 février 2017
  • Compagnie Théâtre Variable n°2
  • Texte : Barbara Métais-Chastanier
  • Mise en scène : Kéti Irubetagoyena
  • Interprétation : Julie Moulier
  • Création costume : Marie Le Leydour
  • Création lumières : Erwan Courtel
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Il n’y a pas de certitude de Barbara Métais-Chastanier, mis en scène par Kéti Irubetagoyena, avec Julie Moulier. Une création trois fois féminine, qui interroge l’identité de la femme et la possible résistance aux dominations sociétales.

 

Julie Moulier a une trentaine d’années, guère plus. La femme qu’elle incarne, seule sur scène, en à 20 de plus. La différence ne se fait pas sentir, la comédienne est si impliquée, sa présence scénique est si marquante, sa voix si rauque, qu’on lui donnerait ces années qu’elle n’a pas. Aujourd’hui, celle que Julie incarne fête son cinquantième anniversaire. Aujourd’hui elle, qui, n’ayant pas de nom, se verra ici appelée Elle, a envie de se dresser contre sa condition, de « quitter la vie passive ». Mais face au regard des autres, aux attentes de la société vis-à-vis des genres, de la femme, de la mère, de l’épouse, la folie prend le dessus. Seule sur scène comme dans la vie et le malheur, un malheur maladif qui l’a conduite à l’hôpital psychiatrique, Elle parle à elle-même, au médecin absent qu’elle vient de voir, à sa fille partie après une courte visite hypocrite et conflictuelle, à nous, comme prolongement d’elle-même… La figure mythique de Clytemnestre, reine de Mycènes assassine, mère d’Electre et d’Oreste, ayant commandité la mort d’Agamemnon, son époux, pour s’emparer du trône avec Egisthe son amant, sert de parallèle, apparaissant comme le modèle même de la libération féminine qu’Elle ne réussit à atteindre. Cependant, trop présente peut-être ou trop séparée des moments de sincérité et de lucide expression de soi dont Elle fait preuve, la figure de la reine mythique vient parfois alourdir et opacifier un propos qui se suffit déjà à lui-même.

 

Sur le plateau : un micro sur pied, un tabouret, des pots de yaourts, un bocal vide, des bouteilles et, très vite, des feuilles : les pages (nombreuses) de ses cahiers de brouillons, ou de « dégorgement », comme Elle aime les appeler. Des brouillons, pour une lettre qu’Elle n’arrive pas à écrire, une lettre que le docteur lui a demandé, une lettre de 20 pages où Elle tente de résumer 50 ans de vie…

Sobre, la scénographie se fait l’écho de la chambre terne, dépouillée voire délabrée, qu’on l’imagine habiter à l’hôpital psychiatrique. Au plafonnier tombant et abîmé au dessus d’Elle pend un sac plastique rempli d’eau où nage un poisson rouge. Métaphore probable de l’enfermement mental et physique de cette cinquantenaire en crise, le poisson, capable d‘adapter sa taille à son habitat, incarne semble-t-il un idéal d’acclimatation pour la malheureuse asociale.

 

La langue de Barbara Métais-Chastanier est rugueuse, dense, drôle et brutale. La justesse des mots, de la douleur, de l’épreuve du temps sur cette femme qui a raté sa jeunesse, qui est passée à côté à force de la chercher, est brulante. On ne peut, à les entendre, s’empêcher de penser à Sarah Kane et 4.48 Psychosis, la dernière pièce qu’elle écrira avant de se suicider : la même violence dans le verbe, la même nécessité de parler comme dernière accroche à la vie, le même humour ponctué d’horreur. L’expression de la crise est radicale, surprenante sous la plume d’une auteure aussi jeune que l’actrice principale, tout aussi éloignée (du moins en âge, puisque nous ne pouvons avoir de certitude pour le reste) de son personnage et de son questionnement existentiel.

Entre poésie et angoisse, l’espace rend fidèlement justice à la beauté du texte. La direction d’actrice révèle une Julie Moulier impressionnante, alternant logorrhées et silences, nonchalance et contorsions, vulgarité et sensibilité. Ainsi, avec Il n’y a pas de certitude, Kéti Irubetagoyena signe une mise en scène frappante, à laquelle on ne peut assister sans réaction, qu’elle soit d’intérêt ou de rejet. Dans notre cas c’est l’intérêt qui prime !

 

De cette création, dense et surprenante, on aurait pu dire nombreuses choses encore, nous aurions pu parler plus longuement du discours féministe, du désir d’indépendance de l’héroïne, de sa recherche de jouissance, du rapport qu’elle entretient avec sa fille, aussi. Et du corps de l’actrice, de ses longues jambes perchées sur des talons aiguilles, de ses bras musclés et de ses postures acrobatiques…

Mais ne pouvant nous étendre indéfiniement, nous nous arrêteront là et attendront impatiemment la prochaine création portée par leur association au sein du Théâtre Variable n°2 et prévue pour le printemps 2018 : « La Femme® n’existe pas de Barbara Métais-Chastanier (qui) s’inspirera de La Colonie de Marivaux pour raconter une utopique révolte féministe. »

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