Les Fourberies de Scapin

Le Lucernaire

  • Date Du 4 janvier 2017 au 19 mars 2017

Jusqu’à fin mars, la compagnie l’Eternel Eté propose au Théâtre du Lucernaire une version solaire et en musique des Fourberies de Scapin. Dans cette comédie de Molière, Léandre et Octave, deux jeunes gens touchés par l’amour, se sont mariés à l’insu de leur père respectif. Laissés à la merci de ce parent colérique, et devant de plus régler la dote due à la famille de la bien-aimée, ils implorent l’aide de Scapin, valet joueur et rusé, qui va apaiser la fureur des vieillards et leur extorquer l’argent promis par d’ingénieux stratagèmes.

 

Cette création nous fait voyager aux frontières de la comédie italienne, là où les personnages deviennent caricature d’eux-mêmes, où la mimique devient un art à part entière et où les corps se mêlent au fil des combines et des coups de bâtons. Le pari est tenu avec talent ; les jeux de scènes, hautement chorégraphiés par une direction d’acteurs précise, vivifie savoureusement le texte de Molière tandis que les situations burlesques se nouent et se dénouent avec éclat. Le jeu est au cabotinage, mais un cabotinage subtil et heureux, qui est le fait de très bons comédiens prenant plaisir à nous faire rire. Dans cette troupe vive et enjouée, chacun parvient admirablement à jongler avec les humeurs et les types (en passant par exemple du jeune premier au vieil avare en quelques mouvements), et ce plaisir des acteurs est visible.

 

Mais si ce parti pris de jeu, clairement affiché, fera le bonheur de certains, d’autres trouveront peut-être que les effets de désamorçage et la gestuel décomplexée fonctionnent parfois ici au détriment des émotions, du conflit et en fin de compte des personnages. On rit beaucoup et les « gags » se succèdent, mais les protagonistes en deviennent aussi moins attachants, l’ensemble manque un peu de sincérité et de sentiments ; on perd l’humain sous la caricature. La mécanique du rire est là, mais au risque de supplanter le reste : quoique pleine d’imagination, la direction d’acteurs tend par moments à figer un jeu qu’on aimerait plus imprévisible et spontané – quitte peut-être à être moins remarquable. Cette danse des corps glisse d’ailleurs des fois vers une surexcitation – à coups de grands sauts, scènes de bagarre survoltées et saturation sonore – qui nous surmène un peu.

 

Néanmoins, il y a quelque chose de joyeux et de chaleureux dans ce théâtre, qui touche et rend heureux. La compagnie crée sous nos yeux un univers de vie commun, coloré et merveilleux. La scénographie, aux allures artisanales, est prise en charge collectivement : des structures en bois modulables sont déplacées par les comédiens entre les différentes parties de l’intrigue pour former à loisir façades, arcs ou plateforme surélevé ; ces structures sont égayées par des costumes noirs-blancs-rouges mi-forains mi-saltimbanques d’un autre temps. Danses et chants rassemblent cette jolie troupe aux rythmes des airs de guitare et des percussions, transformant certaines scènes en moment de fête improvisé. En fin de compte, c’est une belle énergie collective qui nous est insufflée, et qui fait qu’on partage, une heure durant, un instant de théâtre plein de vie et de générosité.

 

© D. R

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