Un baiser qu’on n’arrive jamais à attraper

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En créant « Où le temps s’arrête et sans chaussures », variation sur le thème de l’enfance et adaptation du conte de Peter Pan, les cinq membres de la Compagnie de L’éventuel Hérisson bleu souhaitent pousser un cri : « un cri des vieux enfants que nous sommes, une claque dans la figure des adultes que nous avons peur de devenir ». Avec trois fois pas grand chose et en resserrant le récit originel, ils nous invitent à redécouvrir quelques unes des étranges aventures de Wendy, de Mr. et Mrs. Darling, des enfants perdus et de Peter Pan et, ce faisant, nous proposent d’assister à un rite onirique, quelque part entre l’exorcisme et la sublimation, entre le rêve et le récit, entre danse, théâtre et narration, entre mue et régression, dans un entre-deux insaisissable : un rite qui se tiendrait quelque part à Neverland. {{Ce sourire moqueur tellement doux }}

Avant toute chose, laissons parler le maître J. M. Barrie et lisons les premiers mots de l’éternel chef d’oeuvre qu’est Peter Pan – parce qu’on ne s’en lasse pas :

{Tous les enfants grandissent, sauf un. Ils savent très tôt qu’ils grandiront et la façon dont Wendy le sut, fut celle-ci : un jour alors qu’elle avait deux ans et jouait dans un jardin, elle cueillit une fleur de plus et courut l’offrir à sa mère. Je suppose qu’elle devait avoir un air plutôt délicieux car Mme Darling posa la main sur le cœur et s’écria : Oh ! Puisses-tu rester ainsi pour toujours ! (…)

Naturellement ils habitaient au 14 et jusqu’à la venue de Wendy, sa mère y était le grand chef. C’était une dame adorable avec une âme romantique et un sourire moqueur tellement doux (…); et son sourire moqueur tellement doux affichait un baiser que Wendy n’arrivait jamais à attraper bien qu’il soit là, à vous narguer du côté droit.}

Il y a, dans {Où le temps s’arrête et sans chaussures}, création de l’Eventuel Hérisson Bleu, quelque chose de l’ordre de ce « sourire moqueur tellement doux », de ce baiser que seul Peter Pan est en mesure d’attraper, quelque chose d’insaisissable et de léger, de doucement triste et de joyeusement déchirant.

{{Grands enfants}}

Devant un rideau blanc qui ressemble à ces draps que les enfants tendent quand ils construisent des cabanes dans leurs lits ou font des spectacles dans le salon, on voit Wendy, dans sa robe rouge de l’âge adulte, redevenir, parce que la narratrice lui a chuchoté un secret à l’oreille, à force de danser, l’enfant qu’elle était. Puis, ce seront les Darling, dans la légèreté de leurs premières années, se muant, par la magie d’une changement de costume, en un couple ennuyé et lassé de soi-même. Se succéderont, ensuite, pendant presque deux heures, dans une langue gracieuse et poétique, dans laquelle de larges pans ont été ménagés pour l’improvisation, les divers épisodes de cette épopée douce-amère, anti-récit initiatique, qui va de l’enfance qui ne se soucie de rien sinon du jeu à l’âge adulte qui regrette de ne plus savoir voler.

D’emblée, les cinq membres de la compagnie ont choisi de situer leur récit dans le domaine du souvenir : ce qui est déjà passé, ce qu’on regrette. Si le récit est mélancolique, point de nostalgie stérile dans la manière dont ils s’en emparent : bien au contraire – et c’est en cela qu’ils font mouche et sont, par moment, particulièrement émouvants, ils rejouent l’histoire avec une ferveur et une énergie, loin de tout scepticisme, qui donne envie de croire que, même maladroitement, même une seconde, à l’image de Mr. Darling, il est possible de réapprendre à voler et que raconter les choses, sans ironie ni tendresse condescendante, suffit à les faire revivre.

{{Réapprendre à voler}}

Leur jeunesse (ils ont tous moins de vingt-cinq ans) participe de cette démarche : pas encore totalement adultes mais décidément plus des enfants, ils se présentent à nous comme ayant encore le choix entre deux âges. Loin de chercher à se déguiser, à faire semblant d’être des comédiens totalement affirmés, ils jouent, au contraire, de ce qu’ils sont et ce qui, chez d’autres, pourrait ressembler à des faiblesses techniques, fait ici, parce que c’est pleinement assumé, leur force : c’est parce qu’ils sont encore fragiles, pas totalement formés/formatés, parce que c’est naïf au beau sens du terme que le récit prend.

C’est après tout naïf de croire qu’il suffira d’une bougie dans la main d’une comédienne pour qu’apparaisse le Capitaine Crochet; c’est naïf de croire qu’encadrer le plateau d’un fil auquel sont tendues des chaussures donnera à voir le Pays imaginaire; c’est naïf de croire qu’une danse donnera à comprendre que les personnages volent; c’est naïf de croire que, quand on a vingt ans, on peut jouer un Enfant Perdu, Mrs Darling et la Fée Clochette, à l’image de Lou Chrétien qui, avec une grâce, une sensibilité et une densité de jeu incroyables, passe d’un rôle à l’autre, sans jamais se départir de sa légèreté et de sa joie à, simplement, jouer …

Oui, c’est naïf, dans le même temps et pour les mêmes raisons, très émouvant – et c’est bien ça qui est beau dans ce spectacle qu’on a envie d’applaudir chaleureusement, c’est bien ça qui donne envie de suivre les prochaines créations de cette compagnie prometteuse (à venir : une adaptation de rien moins qu’Hamlet, puis de Frankenstein).

Oui, c’est très ambitieux (la première version durait quatre heures) – et ces cinq créateurs se donnent les moyens d’être à la hauteur de leurs désirs. Oui, ça ose, avec simplicité. Oui, {c’est} drôle (les improvisations des enfants perdus sont particulièrement efficaces) et aussi déchirant (la douleur et le désamour des Darling, qui nous plongent, au beau milieu de ces rêves, dans des intérieurs bourgeois que ne renieraient ni Bergman (!) , ni Lagarce (!!) ni Hammershoi(!!!) sont donnés à voir avec une rigueur et une distance parfaite). Oui, ça donne, à rêver et à penser, malgré quelques longueurs et des imperfections. Oui, ça soutient la comparaison, sans hésiter, avec le conte original. Et, oui, oui, oui, trois fois trois oui, ça, qui est, en fait, tout simplement, du jeu, du théâtre, donne envie de réapprendre à voler.

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