Défaut de fabrication

Editions Espaces 34

  • Date de publication : 2016
  • Auteur Jérôme Richer
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Lui est ouvrier, elle fait des ménages. Défaut de fabrication s’ouvre sur un évènement qui n’a l’air de rien et qui pourtant amorcera la dégringolade tragique d’un couple à la vie dure et morne. La langue de l’auteur suisse Jérôme Richer, tranchante dans la voix des deux personnages, d’une précision extrême dans les didascalies, fonctionne comme une mécanique implacable.

 

Le point de départ de la pièce est le retour anticipé et imprévu du mari au domicile conjugal alors même qu’il devrait encore être au travail. La femme, devant la télé, lui demande des explications et ne récolte pour seule (et, à ses yeux, insuffisante) réponse : la fatigue. Si la fatigue tend à définir un état passager, le personnage se révèle petit à petit complètement épuisé, par son travail et par la vie qui ne l’a pas épargné. Tandis que sa femme garde l’espoir qu’il retourne le lendemain sur la chaîne de montage et qu’il s’excuse de son départ précipité de la veille auprès du contremaître, pour lui tout ça est bel et bien terminé, il n’y a pas de retour possible. On assiste au lâcher-prise de cet homme qui se retire aussi brutalement que facilement pour faire le bilan et enfin vider ce qu’il a sur le cœur. Il y a évidemment l’épuisement du travail et l’impossibilité désormais d’y trouver du sens – il fabrique des rouages destinés aux avions militaires bombardiers –, mais aussi l’étiolement du sentiment amoureux et du désir, les réminiscences d’un fils mort et de la distance qui sépare le couple de sa fille. Le langage est parfois violent, qui traduit la difficulté qu’ils ont tous les deux à supporter la vie, à l’endiguer pour ne pas céder. L’écriture met ici en scène la prise de conscience, le moment où le personnage principal s’arrête pour prendre de la hauteur sur son existence. Il s’extrait de lui-même, sa parole alterne dès lors entre mode dramatique et épique dans un va-et-vient qui en dit long sur ce qui s’est rompu.

 

Cette chute libre de deux personnages est d’autant plus percutante qu’ils sont comme pris au piège du décor que construit Jérôme Richer. Décrit avec méticulosité par un texte didascalique qui participe pleinement de la dramaturgie, l’environnement de la cuisine apparaît comme la caisse de résonance du désarroi ouvrier. On a l’impression d’être avec eux dans leur intérieur, d’entendre le frigo s’ouvrir et se refermer, la capsule de bière être décapsulée. Du haut de la tour HLM (on repense au très beau spectacle de la compagnie Légendes urbaines – Ce que je reproche le plus résolument à l’architecture française c’est son manque de tendresse –), leur tragédie est silencieuse. Dans la veine des auteurs allemands issus du mouvement du théâtre du quotidien (Franz Xaver Kroetz, Herbert Achternbusch ou Max Frisch), mais aussi d’auteurs beaucoup plus contemporains comme Magali Mougel (également éditée chez Espaces 34), Jérôme Richer fait entendre la voix de ceux qu’on n’entend pas ou qu’on ne veut pas entendre d’ordinaire.

 

« L’épuisement, c’est le corps qui lâche. La tête qui suit pas. »

 

Dès le milieu de la pièce, on apprend que le mari finira par tuer sa femme (et à se donner la mort à son tour imagine-t-on – bien que cela ne soit pas clairement dit), dans un geste qui pour lui semble davantage ressortir de la délivrance. La vie vaut-elle toujours d’être vécue ? A quel moment la pulsion de vie ne fait-elle plus le poids face à la violence du monde sur certaines vies ? Défaut de fabrication raconte la faille qui s’est creusée chez cet homme et le fait dérailler, ou quand il ne devient plus possible de continuer à reproduire chaque jour à l’identique du précédent, et qui consiste en se lever pour travailler pour se fatiguer pour se reposer pour se lever à nouveau, et ainsi de suite. Comme dans un dernier sursaut, il se prend à rêver qu’ils pourraient partir en vacances, prendre l’air un weekend pour goûter à l’insouciance perdue. Mais elle n’y croit plus, ne peut même se l’imaginer. Alors tout semble s’effondrer, plus rien, il n’y a vraiment plus rien. Le restant d’amour qu’il éprouve pour elle s’exprime lorsque morte, il prend soin de la maquiller, de la coiffer et de regarder ses mains abimées par la vie et les détergents ménagers.

 

Défaut de fabrication a reçu le prix de l’écriture théâtrale de la Société Suisse des Auteurs en 2012.

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