Démons

Autres théâtres

  • Date 14 janvier 2017
  • Théâtre de Châtillon
  • Librement inspiré de la pièce de Lars Norén
  • Traduit par Louis Charles Sirjacq Per Nygren (Arche Éditions)
  • Adaptation, conception, mise en scène Lorraine de Sagazan
  • Avec Lucrèce Carmignac, Antonin Meyer Esquerré
  • Création lumières Claire Gondrexon
  • Scénographie Céline Demars
  • Régie Thibault Marfisi
  • Production, diffusion Juliette Medelli
  • Crédit photo Pauline Le Goff
Démons

Après une formidable Maison de Poupée au théâtre de Vanves en octobre, La compagnie La Brèche a repris ce 14 janvier au Théâtre de Châtillon sa création de la saison passée, Démons, librement inspirée de la pièce éponyme de Lars Norén. Démons, c’est l’histoire de deux personnes en couple qui ne se supportent plus. Ce soir-là, pour ne pas rester seules toutes les deux, elles décident d’inviter leurs voisins pour un verre. Quand dans la pièce de Norén, « les voisins » se résument à un couple, dans l’adaptation de Lorraine de Sagazan, c’est tout le public qui est convié à cette soirée-règlement de compte.

 

Peur de la solitude ou restes d’amour ? Antonin et Lucrèce sont toujours ensemble après neuf ans de couple, mais dans cette relation pleine de dégoût et d’indifférence méprisante, c’est à qui sera le plus odieux (« Je te jure, je te tuerais…si t’existais »). Ici la bienveillance à l’égard des voisins n’a d’égal que l’irrespect témoigné au partenaire : l’être aimé, c’est celui qu’on ne se doit plus de respecter. Et pour exprimer ce dédain, pas de cris en tous sens mais des phrases blessantes prononcées sur le ton de la plaisanterie, des piques mesquines qui deviennent, sous le regard indiscret du public-voisinage, de véritables humiliations publiques. Les effets de désamorçage incessants – on est dévasté puis on demande qui sent mauvais des pieds – renforcent la fragilité des personnages de ce cruel ballet à deux : on fait la fête, on danse, on boit pour mieux oublier qu’au fond tout est noir – la mère d’Antonin est morte dans la journée –, qu’on se dégoûte, qu’on ne peut plus se voir.

 

Cette confrontation sordide et survoltée, la compagnie La Brèche l’a dynamisée d’une formidable interactivité avec le public, menée par deux comédiens géniaux qui osent tout. Pas d’abolition du 4e mur au sens strict mais insertion du spectateur dans le dispositif fictionnel : ce ne sont pas les comédiens qui sortent de leur personnage pour nous parler mais nous qui entrons dans leur jeu en devenant acteurs de cette soirée. Au lieu de jouer sur la déconstruction de la fiction, cette interactivité renforce l’illusion théâtrale : nous n’avons plus sous les yeux deux acteurs mais bien Antonin et Lucrèce qui nous font part de leurs problèmes de couple. Ce jeu avec le public, assez jouissif, tend, au bout d’un moment, à amoindrir un peu la tension dramatique : on s’amuse, on assiste à une véritable performance de comédiens, mais en contrepartie, l’enjeu de ce qui est devenu un « sketch » bien agréable et habilement exécuté n’est plus tant la situation dramatique en tant que telle (la confrontation humiliante de deux individus) que la capacité des comédiens à rebondir sur les interventions du public.

 

Côté installation scénique, le choix s’est porté sur un bi-frontal qui ne convainc qu’en partie : s’il est efficacement géré et permet de renforcer à la fois la proximité avec le public et le réalisme d’ensemble (par exemple, à certains moments les acteurs parlent chacun à une moitié différente du public, nous donnant l’impression d’assister à quelque chose d’unique), il contraint aussi les comédiens à une occupation de l’espace parfois répétitive et sans profondeur, les moments de dispute se faisant souvent dans un face à face distant. La scénographie qui l’accompagne – à cour et à jardin, des vêtements suspendus par des chaînes à des portants –, si elle participe à la lourdeur de l’ambiance générale, n’est pas des plus remarquables.

 

Au-delà de ces quelques réserves, somme toute assez maigres, ce qu’on retient de cette belle création, c’est une forme rafraîchissante de théâtre : un réalisme nouveau, non pas au sens où on chercherait à représenter la vie avec le plus de vraisemblance possible comme chez les naturalistes, mais au sens où le théâtre devient instant de vie lui-même : aller au théâtre, c’est dès lors être plongé dans le réel, en plein cœur de la vie. Cela se retrouve jusque dans les plus petits détails : la régie, qu’elle soit effectivement assurée par les acteurs ou non, est intégrée au jeu (ce sont les deux protagonistes qui décident d’allumer les lumières de leur appartement ou de mettre de la musique pour danser), les comédiens s’appellent par leur vrai prénom etc. ; le tout renforcé par une forte prise en charge du public, un travail particulier sur l’oralité de la langue (après le passage historique du vers à la prose, celui du langage écrit au langage oral) et un jeu diaboliquement bon, et qui font décidément de ce spectacle une création explosive et réussie.

 

On espère – et on devine – de très heureuses suites pour cette compagnie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *