Pas si simple

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« {Le Misanthrope} » de Molière, c’est à nouveau manifeste dans la mise en scène de Nicolas Liautard, possède, à l’instar d’Alceste, un caractère véritablement monstrueux : hors de l’estampille « classique », cette pièce demeure inlassablement inclassable. Doit-on rire ou pleurer ? Est-ce une jubilation féroce face à la méchanceté de ces personnages que l’on ressent ou bien une irrésistible compassion pour leur solitude, fruit de leur bêtise ? Doit-on s’éblouir du génie de cette langue ou se désespérer face à tant de noirceur ? {{The Great Alceste}}

Dès le prologue (sorte de cocktail mondain tendance champagne et Fitzgerald), Nicolas Liautard et ses acteurs, sur un plateau habillé seulement de plaques de bronze et de luxueux lustres, livrent leur réponse : tout, chez les personnages, sera tourné, en dépit de quelques accès de rage, vers la légèreté. D’incessants rires ponctueront les alexandrins et la misanthropie d’Alceste sera plus cynique qu’haineuse. On rira, plutôt jaune, on prendra le parti de faire du texte une comédie satirique que se jouent les personnages les uns aux autres, on jouera comme si rien n’avait d’importance, ni de conséquence, tout ceci dans le but, sans doute, d’accentuer encore, au regard du spectateur, la noirceur de la situation finale.

{{Le « Petit noyau »}}

L’intention est forte et intéressante : elle transforme tous ces personnages, Alceste compris, en une galerie digne du « petit noyau Verdurin » décrit par Proust, navrant mélange de superficialité et de snobisme. Elle finit malheureusement non seulement par agacer à force de systématisme mais aussi, en détournant quasiment tous les alexandrins de leur sens premier (en les passant à la moulinette de l’ironie), par leur faire perdre de leur force et de leur sincérité. A trop jouer sur l’idée de superficialité, les acteurs contaminent le récit et, lorsque Alceste et Célimène, en larmes, se séparent, cela n’a finalement pas tant d’importance. Peut-être l’intention est-elle trop visible pour être efficace ?

{{Caricatures et manque de simplicité}}

En jouant des personnages disqualifiant leurs propres propos, les comédiens font perdre à ces figures si follement humaines leur force et leur complexité, au point de les réduire à des caricatures, plus ou moins amusantes : Célimène minaude, comme il se doit, et toujours de la même manière, en ouvrant ses bras au public à la façon d’une starlette, Arsinoé se crispe, comme attendu et sans réelle nuance, les petits Marquis rient, rient et re-rient … A l’exception d’Eliante (charmante et subtile Anne Cantineau), tous, d’Alceste à Philinte, cessent par trop rapidement de surprendre. Cela ne les empêche cependant pas d’être drôles et de provoquer de nombreux éclats de rire dans la salle.

Outre cette absence de nuances, on regrette que le jeu des comédiens manque tant de simplicité – c’est d’autant plus dommage que, d’après la note d’intention du metteur en scène, c’était sa principale intention que de « donner à entendre Molière simplement ». Grimaçant et gesticulant, ils commentent sans cesse ce qu’ils disent, allant, pour certains, jusqu’à presque mimer ce qu’ils nomment, comme s’ils n’osaient pas faire totalement confiance à la langue du texte ou s’ils se devaient d’en délivrer une signification absolument neuve. L’alexandrin, cependant, a le mérite d’être ici parfaitement compréhensible – peut-être trop mais tout de même.

Un spectacle avec des défauts, donc, peut-être pas absolument nécessaire, mais doté d’un humour, quoiqu’on en pense, réel et efficace et de propositions réellement intéressantes, donnant matière à réflexion autour de, tout de même, un texte immense qu’il donne à entendre de manière discutable mais personnelle. Et, quand même, ce n’est pas rien.

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