L’Homme de Hus

Théâtre de la Cité Internationale

  • Date Jusqu'au 31 janvier 2017
  • Un spectacle de et avec Camille Boitel
  • Sur une idée originale de Bénédicte Le Lamer et Camille Boitel
  • Assistance à la mise en scène Alice Boitel
  • Création lumière Laure Couturier
  • Manipulations Clara Gay Belille, Marion Lefebvre et Silvère Boitel ou Michaël Philis
  • Crédits photos © Olivier Chambrial
170104 camille boitel © Olivier Chambrial

« L’Homme de Hus n’a rien à dire, n’a rien à expliquer, n’a rien à expliciter, il a lieu, il parle par lui-même, et son langage n’est pas fait de mots, mais de ce tissage qu’il faut vivre avec sa présence. J’attends de pouvoir me taire, d’avoir cette force magique qui fait que vous veniez sans avoir eu besoin de ne rien savoir… » Camille Boitel.

 

Voilà très précisément ce que le spectateur ressent en sortant de la représentation de L’Homme de Hus : une sorte de stupéfaction, de sidération face à ce personnage muet agité d’une énergie, d’un acharnement, d’une colère frénétiques. Sans cesse il se déploie, sans discontinuer il occupe l’espace – les espaces habituels et les espaces oubliés – avec son corps qui se désarticule, avec ses membres qui ont pris leur indépendance. Camille Boitel éveille chez celui qui le regarde une peur jubilatoire, peur qu’il ne lui arrive quelque chose, peur qu’il ne nous entraîne trop loin. A cette peur se mêle le plaisir éprouvé quand, enfant, nous tournions sur nous-mêmes et que, lorsque nous nous arrêtions, le monde continuait à défiler à toute vitesse devant nos yeux et que le sol se dérobait.

 

A propos de son spectacle, Camille Boitel évoque Job, Béhémoth, le Léviathan, et puis bien sûr le Jan de Hus qui figure dans le titre, ce théologien qui fut brûlé vif à Constance au XVe siècle en raison de ses convictions et de son plaidoyer pour une réforme religieuse. Libre aux spectateurs trop laïcisés auxquels j’appartiens de se plonger en rentrant dans une recherche sur ces créatures hors normes – un peu de culture religieuse est toujours bonne à prendre. Mais ces éléments ne feront que fournir une base culturelle et historique, sans l’expliquer, à ce sentiment de force déferlante, venue de l’essence même de l’homme, que dégage Camille Boitel dans un spectacle et qui, c’est vrai, se passe de mots (et donc de tout commentaire).

 

Nelly Zeitlin

 

camille boitel © Olivier Chambrial 2

 

Formé au cirque par l’école d’Annie Fratellini, Camille Boitel est un artiste complet, à la fois acrobate, danseur, comédien. Créé déjà au Théâtre de la Cité internationale, L’Homme de Hus est son premier spectacle, et il lui valut le prix Jeunes Talents Cirque en 2002. Revenu au TCI avec d’autres créations telles que L’Immédiat ou La Jubilation, Camille Boitel reprend aujourd’hui L’Homme de Hus pour notre grand plaisir.

 

Seul en scène, l’artiste-personnage est néanmoins très efficacement secondé par son équipe technique, qui intervient directement sur le plateau pour transformer la scénographie en un clin d’œil de façon très spectaculaire, mais aussi pour essayer (vainement) de canaliser ce personnage haut en couleur. Durant presque tout le spectacle, Camille Boitel interagit avec un tréteau, démultiplié à l’infini et dont il déclinera toutes les possibilités scéniques. Un tréteau en bois, c’est une barre horizontale et deux pieds en forme de triangle. Dans le spectacle vivant, les tréteaux servent traditionnellement à soutenir une scène en plein air appelée précisément du même nom. Camille Boitel entre donc en scène avec deux tréteaux, une chaise, des planches, et tente de les empiler de façon stable. Mais son inépuisable maladresse, ses déplacements frénétiques et absurdes créent un comique de situation qui suscite le rire du public, heureux de retrouver le plaisir des gags traditionnels. Boitel se coince entre les tréteaux, fait des tonneaux avec la chaise, adopte les positions les plus invraisemblables, sans cesse bridé par une robe qui s’accroche partout.

 

Une fois le décor planté, le spectateur se demande comment la représentation pourra se prolonger sous une forme longue, au-delà de cette exploration minutieuse des objets et de leurs multiples facéties face à un homme infiniment désarmé. Mais le spectacle se compose de deux autres parties étonnantes, inspirées du personnage biblique de Job, errant sur le plateau et dans tout le théâtre, proférant des poèmes obscurs. Absorbé dans une gestion du plateau toute particulière, l’artiste-personnage n’oublie pas les spectateurs, actionnant par exemple un levier qui allume les pleins feux dans la salle, pour les éteindre aussitôt, suscitant la surprise et l’hilarité du public. Sans que l’on y prenne garde, il explose le cadre de jeu en utilisant des piles de tréteaux qui jonchent le plateau par centaines. Avec une vitesse frénétique et musclée, les tréteaux volent, le personnage éructe et multiplie les acrobaties et des mouvements désarticulés dignes d’un contorsionniste.

 

Tel Johann Le Guillerm avec ses architectures de bois géantes et intelligentes, Camille Boitel transforme peu à peu un simple tréteau en une machinerie infernale et impressionnante. Il y a quelque chose de primitif dans la poésie de ce spectacle :

« Effectivement ce spectacle est archaïque. Il n’y a que des vertèbres, des mains, des jambes nus, des gestes préhistoriques, et l’humain n’est pas ou plus sûr d’exister. Un être et ses fondements en ruines[1]

 

Camille Boitel possède une présence scénique incroyable et un univers artistique indescriptible, allant du chaos à la poésie, le tout avec un travail corporel qui font de lui l’un de ces artistes de scène qui marquent le spectateur durablement. Asseyez-vous dans les premiers rangs et admirez le spectacle : c’est visuellement extraordinaire et d’une prise de risque folle.

 

[1] Propos recueillis par Stéphane Bouquet, « Entretien avec Camille Boitel » : http://www.theatredelacite.com/media/tci/151659-dp-boitel-l-homme-de-hus-1.pdf

 

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