D’autres que vies que la mienne

Théâtre de la Reine Blanche

  • Date du 4 janvier au 11 février 2017
  • D'après Emmanuel Carrère
  • Adaptation Tatiana Werner, David Nathanson
  • Mise en scène Tatiana Werner
  • Avec David Nathanson
  • Lumières et vidéo Mathieu Courtailler
  • Compagnie Les Ailes de Clarence
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La littérature et le théâtre font en ce moment bon ménage  : de plus en plus de romans sont adaptés à la scène. Ce spectacle au Théâtre de la Reine Blanche reprend celui d’Emmanuel Carrère et raconte avec émotion et vulnérabilité les combats de la vie.

D’autres vies que la mienne retrace les parcours croisés de plusieurs personnages. Le narrateur y relate ces récits à la première personne dans un monologue où il adopte différents points de vue. Un couple perd leur enfant dans un tsunami au Sri Lanka, une femme meurt d’un cancer et laisse derrière elle un mari et deux petites filles, un juge amputé d’une jambe raconte son combat contre les banques. A travers ces tranches de vies se tisse un fil d’histoires émouvantes.

En voyant ce spectacle, on pense au sculpteur Giacometti lorsqu’il écrivait : « J’ai toujours eu l’impression ou le sentiment de la fragilité des êtres vivants, comme si à chaque instant il faudrait une énergie formidable pour qu’ils puissent tenir debout, toujours sous la menace de s’écrouler. » Les personnages d’Emmanuel Carrère sont à ce point fragiles et c’est cette citation qui résonne quand on entend ce qui les traverse. Car la magie de la pièce opère ainsi dans sa contradiction en mettant en lumière des êtres vulnérables qui renouent avec l’espoir de vivre.

Le plateau devient donc l’endroit où une parole sincère et touchante s’exprime. Le comédien adopte un jeu a priori simple et dénudé pour raconter trois histoires tristes et belles à la fois. Il s’adresse face public sans ciller. Pour figurer le juge amputé, tout juste tient-il sa jambe différemment. Au départ on appréhende un peu cette forme qui pourrait rapidement ennuyer si un acteur expérimenté ne s’y prêtait pas ; or c’est avec une voix posée et sans pathos que le comédien s’exprime. La mise en scène est également sobre puisque l’acteur se trouve toujours face à nous. L’utilisation de la vidéo apporte une touche décalée où sont diffusés des mots clés qui décrivent les différents chapitres de la pièce sur un écran en fond de scène, pour figurer les changements d’actes.

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Tatiana Werner parvient ainsi à faire résonner au théâtre ce mélange savant d’absurdité et d’humour, présents dans le roman d’Emmanuel Carrère. Par exemple face à ce juge qui, adolescent, a arrêté sa chimiothérapie car il ne voulait pas perdre ses cheveux et qui permet à l’acteur d’adopter un ton humoristique pour contrebalancer des sujets graves. La fin est touchante lorsque le comédien entonne avec son yukulélé Sous le soleil des tropiques.

C’est sur cette conclusion légère et charmante que le spectacle s’achève. La littérature devient ainsi un matériau pour le théâtre à travers lequel se sublime le désir brûlant de vivre dans un monde qui ne fait pas toujours sens. Finalement, face à l’impermanence et aux accidents de la vie, chacun tente de transformer ses faiblesses en une force tragique. C’est ce qui fait aussi la beauté de la condition humaine et de cette pièce, dont on sort ému et enchanté.

photos : © Pascal Gély et Annabelle Jouchoux

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