Un voyage au fond de la personnalité

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Après Factory II inspiré de la vie et de l’œuvre d’Andy Warhol présenté en automne 2010 au Théâtre de la Colline, Krystian Lupa, metteur en scène polonais revient avec le spectacle Persona.Marilyn au Théâtre des Amandiers à Nanterre du 3 au 7 mai. Ce spectacle sur la femme-star, femme-icône du glamour hollywoodien, la présente au moment où Marylin (Sandra Korzeniak) décide de ne plus vendre sa vie. Elle s’est réfugiée dans un atelier de photographie et se retrouve face à elle-même. Il n’y a que du whisky et des cigarettes qu’elle s’est procurés pour rester dans cet endroit. Nous la découvrons dans son intimité, habillée d’un simple pull. Marylin a le courage de disparaître au moins pour un moment, de s’évader pour commettre un suicide social. Elle ne veut plus être l’icône de cinéma et de la pop culture. Etant le produit de la création des autres, Marylin s’est perdu elle-même. Nous nous sentons comme des voyeurs dans cette situation de confrontation privée avec Marylin Monroe. La présence d’une caméra qui nous filme augmente davantage ce sentiment de culpabilité. Krystian Lupa a réussi à transférer sur nous une part de responsabilité de ce drame qui se passe à l’intérieur de Marylin : nous, qui avons dans en tête l’image de la femme beauté, déesse du cinéma américain, symbole du sexe, incarnation du rêve américain; notre culture qui l’a tuée en tant qu’être humain avec toutes ses questions, souffrances, angoisses.

Marilyn, dans cette situation de solitude, revient à l’idée de jouer Grushenka dans les «Frères Karamazov». Dans la souffrance et dans le caractère de ce personnage, elle veut se retrouver elle-même. Mais est-ce le personnage de Grushenka qui va lui permettre d’accéder à elle-même? Comment peut-elle se dégager de son image fabriquée si son amie Paula Strasberg (Katarzyna Figura) vient vers elle et lui répète qu’elle est plus importante que le Christ ? Son psychiatre, le docteur Ralph Greenson, ne l’aide pas non plus pour qu’elle se libère et devienne elle-même : il essaie de lui imposer ce qu’elle doit être.

Sandra Korzeniak a magnifiquement réussi à rentrer dans le personnage de Marilyn Monroe, qui par le biais de ce spectacle nous paraît très humain, complexe, déstabilisé. Elle vit la solitude dans l’atelier de photo, par angoisse, maquille ses lèvres en rouge. Elle ne joue pas Marilyn, elle le devient. Sandra Korzeniak se donne pleinement à cette Marylin, lors d’une dernière séance photo, de dernières conversations, d’une dernière liaison amoureuse.

Dans la méthode de Krystian Lupa, les acteurs écrivent les monologues intérieurs des personnages. A l’aide des monologues, ils rentrent progressivement dans les personnages et, à un certain moment, comme le précise Krystian Lupa, leur personnalité rencontre celle du personnage: « {La personnalité du personnage est visible et elle peut être le point de croisement avec la personnalité de l’acteur, qui rentre avec cette première dans une aventure personnelle, même intime, dans une expérience d’échange fantastique et risqué} ». Durant le spectacle nous regardons l’enregistrement du monologue de Sandra Korzeniak, réalisé pendant son travail sur le rôle de Marilyn. Sandra Korzeniak y dit qu’elle est moche et impuissante et se demande comment elle sera capable, elle, Sandra, de se confronter à l’icône de la pop culture ? Elle considère que les autres veulent qu’elle devienne Marilyn sur scène; comment serait-elle capable de faire une chose pareille, d’autant plus que Marilyn elle-même ne sait pas qui elle est, dans ce spectacle ? Dans cet enregistrement vidéo, nous observons l’actrice en état de création, de questionnement. Elle est en voyage vers son personnage, vers Marilyn, qui ne devient libre qu’au moment où elle quitte son enveloppe charnelle, au moment de la mort.

Le spectacle de Lupa est une vivisection hypnotique de l’icône du XXème siècle. Il ouvre des questions sur le phénomène de célébrité, de l’auto conscience et de la recherche de son propre chemin. L’expérience sensorielle que procure le spectacle est très intense et va au-delà du formulable.

Krystian Lupa avec son théâtre continue le voyage au fond de la personnalité des individus. Marilyn.Persona fait partie d’un triptyque portant sur un moment de la vie de personnes célèbres. C’est une sorte d’étude sur le phénomène de la personne, de sa complexité.

Après Factory II et Marilyn nous espérons voir en France sa deuxième partie : {Simone Weil. Cialo} ({Simone Weil. Le corps}), le spectacle déjà créé et présenté en Pologne et la troisième partie portant sur le poète russe Gurdjieff, un projet en cours de route.

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