Rencontre avec Nathalie Papin, auteure dramatique

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Le Souffleur a rencontré Nathalie Papin, lauréate du Grand Prix de Littérature dramatique Jeunesse 2016 pour Léonie et Noélie, publié en 2015 à l’école des loisirs. À cette occasion, nous avons pu revenir sur son parcours, son œuvre et sa pratique. De quoi alimenter l’envie d’explorer ses textes !

 

Comment en êtes vous venue au théâtre ?

Ça commence très tôt en fait. J’étais en fac de lettres et je sentais que ce n’était pas tout à fait ma place. L’enseignement de la littérature était trop loin de la vie. J’avais besoin que la littérature soit vraiment incarnée et j’ai quitté l’université assez brutalement pour tenter le conservatoire de Strasbourg. Là, je me suis dis : « C’est ça qui m’intéresse : le théâtre », sans savoir dans quel domaine exactement j’allais m’épanouir. Au départ, je pensais que c’était le jeu et j’ai fait une école de mime.

 

Votre parcours est original, vous en passez d’abord par le mime, qui est sans parole, avant de vous lancer dans l’écriture !

Oui, je dis souvent aux enfants que je vois : « Vous savez, j’ai le diplôme le plus inutile du monde, j’ai un diplôme de mime ! Et pourtant je m’en sors bien dans la vie donc ne vous inquiétez pas. » Je suis allée vers une école du geste, sans la parole et c’est assez paradoxal. Ça suivait plus une tendance de vie plutôt qu’une vraie inspiration. Ma véritable inspiration était l’écriture, la voix, mais je ne le savais pas. Parfois on se connait si mal qu’on va à l’opposé de ce que l’on est.

 

Comment en êtes-vous venue à l’écriture dramatique ?

Petit à petit après cette école, j’ai travaillé pour une école de théâtre jeunesse, j’ai fait beaucoup d’ateliers et c’était pour moi comme des laboratoires avec les enfants. On essayait de trouver une créativité en permanence, d’inventer. Et il y a un moment où la langue, le mot, m’ont manqué ! La parole est venue, par nécessité, d’elle-même. Ça a mis 10 ans, jusqu’à ce que je comprenne que c’était vraiment l’écriture qui m’intéressait. En tant que comédienne j’avais un peu de mal avec la présence, je n’arrivais pas à la trouver, alors que c’est l’art même du comédien. Dans l’écriture c’est une présence très élargie puisque l’on n’est pas dans le présent mais dans le temps d’écriture. C’est ce que je cherchais, une présence infinie, mais dans le fini parce que j’écris pour le théâtre quand même, donc pour un espace précis. Mais le fini, ici, ce sont les autres qui l’incarnent, car ce sont les autres qui jouent mes textes.

 

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Vous avez reçu le Grand Prix de Littérature dramatique Jeunesse cette année, qu’est ce que cela représente pour votre carrière ?

C’est important, j’en suis très heureuse. C’est quasiment 20 ans de travail continu, parfois dans l’ombre. En travaillant, par exemple, face à un public d’enfants, dans un théâtre, dans une toute petite ville, il peut se passer des miracles mais personne ne le sait.

 

Quelle était la genèse de Léonie et Noélie, votre texte récompensé ?

Au départ, il y a deux premiers monologues, en 2007, dans un texte qui s’appelait Moitié grande et moitié petite. Il reprenait l’histoire de ma mère, enfant, à qui cet épisode des chaussures est arrivé {elle et sa jumelle n’avaient qu’une paire de chaussures pour deux, elles la prenaient chacune leur tour, une semaine sur deux.} Dans mon rapport à l’enfance, je ne voulais pas écrire consciemment des choses du passé. J’ai toujours écrit comme s’il n y avait rien derrière. L’imaginaire, l’onirique ce sont des choses que l’on crée. Et, si elles attrapent des éléments qui sont enfouis, ça se fait sans moi, d’une certaine manière. Là, pour la première fois dans mon parcours professionnel, je suis amenée à interroger ma mère qui n’a jamais parlé d’elle, de son passé. C’était compliqué, je la questionne et elle me dit : « D’accord, je t’accorde une heure ». C’était très étrange, d’un coup c’était professionnel, c’est-à-dire que ce n’était plus un rapport mère-fille, mais interviewé-intervieweur. Elle m’a raconté des choses qui m’ont totalement bouleversée. L’histoire des chaussures, je la connaissais un peu, mais elle me l’a racontée, et aussi, qu’elle allait à l’école une semaine sur deux parce qu’elle était jumelle dans une fratrie de 17 enfants, dans des conditions très pauvres, que les filles à l’âge de 13 ans étaient gagées, c’est-à-dire placées dans des fermes, etc. Et de cette histoire de chaussures, j’ai fait plein de versions dont l’une qui s’appelle Zygo qui a été lue par Irène Jacob au festival d’Avignon dans le cadre de « Voix d’auteur » en direct sur France Culture. Elle faisait une jumelle et je faisais l’autre. Dans cette version les jumelles étaient des vieilles dames en fin de vie et la séparation se faisait par la mort. Il y avait quelque chose de laborieux là-dedans, je le sentais bien mais je n’arrivais pas à m’en dépêtrer. Puis j’ai écrit une version pour ados, plus tard, au centre dramatique de Rouen, qui était dirigé par Élizabeth Macocco à l’époque. C’est une version avec deux jumelles adolescentes, dans une classe. C’est assez délirant, très fantaisiste. Léonie et Noélie c’est ce qui reste de tout ça. Je m’étais un peu empêtrée dans des histoires trop lourdes, comme si j’étais chargée d’une mission et j’ai du enlever tout ça pour retrouver mon style, ma fantaisie. J’ai fini par placer l’histoire dans un monde contemporain avec mes passions à moi : les hauteurs, l’équilibre, je suis fascinée par le monde du cirque, les gens qui voyagent dans des ruines ou sur des toits. Puis avec l’adolescence est apparu la fin d’un apprentissage, celui du dictionnaire. De cette manière, il y a comme la promesse accomplie et la séparation se fait naturellement, vers l’envol. Au contraire de la mort, plus sombre, sans lumière. Là, il y a vraiment quelque chose de dynamique, il y a une rage mais tournée vers une pulsion de vie, très forte, un peu brut de coffre.

Comment travaillez-vous d’habitude, où trouvez-vous vos sources d’inspiration ?

C’est difficile à dire. Au départ c’est presque abstrait, un concept, une question philosophique, etc. Chaque livre a sa propre genèse. Il y a une cohérence du début à la fin dans tous mes textes. C’est vraiment varié mais ça part beaucoup, quand même, de la première phrase. Quand j’ai la première phrase, il y a quelque chose qui se déroule après. Par exemple dans Debout, il y a Victor qui demande : « Debout, qu’est-ce que tu fais là ? » et Debout lui répond : « J’essaye de mourir. » Quand j’ai écrit ça, j’avais tout ! J’ai aussi besoin d’aimer les personnages. Mais c’est pas comme ça que j’ai écrit Léonie et Noélie C’est probablement un tournant. Parce que c’est vraisemblable, il n’y a pas de personnage qui porte sa tête sous son bras par exemple. C’est nouveau.

 

Qu’est-ce qui fait de Léonie et Noélie un tournant ?

Ce que j’écris en ce moment ne ressemble pas vraiment à Léonie et Noélie. C’est un monde où un homme capture les ombres des gens. C’est assez fantaisiste. Mais, après Léonie et Noélie, mon champ est beaucoup plus large. Il y avait une source unique d’écriture, qui était une forme de douleur d’enfance, qui s’est tellement élargie que je peux puiser dans tout, maintenant.

 

Vous écrivez pour la jeunesse, mais aussi pour les adultes, avez-vous une préférence ?

J’adore écrire pour la jeunesse. Il y a un espace de liberté permanent, c’est infini. Il n’y a pas un public jeunesse qui aurait une identité, ça bouge constamment. Même mon propre rapport à la jeunesse évolue. Je dirais que, quand j’écris pour les adultes, il y a un côté plus sérieux qui est une entrave à la liberté et à la créativité, selon moi.

 

Quelles sont, selon vous, les spécificités de l’écriture jeunesse ?

Ça fait 20 ans qu’on me pose la question et que je bute là-dessus. Mes personnages sont souvent des enfants et ce qui m’intéresse c’est vraiment le personnage d’enfant, dans sa dynamique, je me permets tout avec lui. Souvent parce que le personnage est enfant, on pense que c’est « jeunesse », ce qui à mon avis n’est pas juste. Parfois des gens me lisent et disent « ce n’est pas du tout jeunesse », parce que j’aborde des sujets assez profonds, graves. Je n’hésite pas à aller dans la tragédie. C’est une quête du mieux, de la vie, qui m’intéresse. J’ai écrit une pièce pour adulte : Tenir, qui est publiée à Espace 34. Je voulais faire une petite expérience d’écriture avec un personnage qui a une forte pulsion de mort. Je suis allée au bout de cette pulsion destructrice. Et en écrivant ce texte j’ai vu que, même dans cette pulsion de mort, il y a une pulsion de vie. Ça m’a rassurée. Je me suis rendue compte que je n’avais pas dévié et que même en insistant sur le « dur » ce n’était pas si différent. Mon éditrice (Sabine Chevallier) le voulait pour la jeunesse mais, cette fois-ci, je lui ai dis non. Je sais que j’aurais enlevé des choses sinon, il y aurait eu un peu plus de légèreté.

 

Comment travaillez-vous avec les metteurs en scène ?

Je suis assez curieuse. Je me demande : « comment le metteur en scène va se débrouiller avec ça ? » Je ne me mets pas à sa place sinon je lui mangerais son espace. Il y a beaucoup d’appels d’air dans mes pièces. Parfois certains metteurs en scène poussent vraiment certaines choses, et j’en suis très gourmande même s’il m’arrive d’être déçue. Par exemple, dans Le pays de Rien, il y a trois personnages, le roi de Rien, la fille du roi et le jeune garçon. Le jeune garçon s’introduit dans le pays de Rien pour s’y installer, mais le roi ne veut pas et son but est « rien » donc il élimine tout. Dans sa mise en scène Betty Heurtebise a fait du jeune garçon, une apparition, un double, comme si dans ce monde clos, la fille du roi avait elle-même créé un double pour pouvoir s’en sortir. Je n’avais pas du tout pensé à ça mais c’est une idée extraordinaire, c’est juste et sur scène c’est fabuleux ! Là, pour moi, c’était un ravissement. La metteuse en scène était venue m’interroger avant le spectacle. Il y en a qui travaillent très différemment avec les auteurs, mais elle, elle est venue chez moi et m’a fait une interview de deux heures sur l’ensemble de mon écriture. Après elle est partie et j’ai juste été invitée à la création. Elle m’a dit que cet échange l’avait beaucoup inspirée. En ce moment, j’écris un nouveau texte qui est une commande d’une compagnie. J’envoie des étapes, le metteur en scène m’envoie des retours et je corrige. C’est vraiment diffèrent à chaque fois. D’habitude, je suis plutôt un auteur qui écrit d’abord, mais ça m’arrive de travailler en commun. La commande, je l’accepte que si je sens que ça répond à quelque chose de juste.

 

 © Pierre Planchenault

Le Pays de Rien mis en scène par Betty Heurtebise  © Pierre Planchenault

En début d’année, l’association HF a sorti les chiffres de l’année 2015-2016 quant à la représentation des femmes dans le milieu culturel, elle comptabilise pour l’année passée : 169 femmes montées sur 778 auteurs, donc seulement 22%. Est-ce que ce sont des chiffres qui vous touchent ?

Oui, parce qu’on a du mal à avancer sur ce point, même avec le jeune public où il y a beaucoup de femmes. Il y a pas mal de jeunes femmes qui ont monté mes pièces, que je soutiens et qui ont un talent fou. Je ne sais pas si par rapport à la jeune génération, ça évolue mais j’espère. En tout cas, je suis très proche de HF et de leurs préoccupations.

 

Qu’est-ce que vous diriez aux jeunes femmes ou jeunes hommes qui veulent se lancer dans l’écriture ?

Il y a un champ élargi aujourd’hui, il y a des choses possibles, comme des bourses. Il ne faut pas se laisser influencer par la difficulté et le faire ! Quand j’ai commencé il y avait très peu d’éditeurs, le champ était totalement libre et c’était presque une folie de le faire. Maintenant il y a de plus en plus de choses, il faut continuer, foncer tête baissée.

Si vous voulez en apprendre davantage sur l’œuvre de Nathalie Papin, L’école des loisirs a publié en 2014 : Faire du feu avec du bois mouillé, un abécédaire où l’auteure interroge son écriture et ses thèmes, entre confidences, réflexions et inventions.

Interview réalisée avec Amandine Pilaudeau

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