Rencontre avec l’auteur Mohamed El Khatib

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À l’occasion du Grand Prix de Littérature Dramatique 2016 décerné par ARTCENA, Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre, Le Souffleur est allé à la rencontre de Mohamed El Khatib, lauréat pour sa pièce Finir en beauté publiée aux Solitaires Intempestifs. Un auteur qui ne mâche pas ses mots, envoie promener les conventions et appuie ouvertement là où ça fait mal. Retour sur cet entretien d’une petite heure où il a été question de rapports de domination, d’instrumentalisation, de mise à nu et de renouveau littéraire.

 

Finir en beauté est le récit du décès de votre mère. Cette pièce répond-elle à un besoin d’écrire sur sa perte ?
Non, je ne parlerai pas de besoin. Le fait est que c’est plutôt parce que mon travail consiste à m’emparer de mon quotidien que j’ai puisé dans cette matière. À l’époque, je m’intéressais à la question de la langue maternelle. Ma mère était hospitalisée et ne comprenait pas ce que lui disaient les médecins. Je me suis donc retrouvé en position de traducteur, du français à l’arabe et de l’arabe au français. À cela s’est rajoutée la langue médicale, avec son jargon, son vocabulaire. Je voulais au départ traiter de ces passages d’une langue à une autre pour en arriver à la langue théâtrale. Son décès, qui a court-circuité ma recherche, a été un vrai tourbillon. Je ne voyais pas comment je pouvais ne pas m’emparer de cette question et la traiter.

 

Ce travail initial sur la langue, nous le retrouvons dans les notes de bas de page de votre texte, vulgarisation comique du vocabulaire médical. Quel enjeu cela cache-t-il ?
Politique. Nommer des situations implique une manière de les regarder. Ces notes sont une façon de ne pas se laisser imposer une réalité par d’autres, de se la ré-approprier. Je voulais remettre en question tous les termes qu’on considère comme acquis, qui vont de soi, qu’on ne questionne plus. Qu’est-ce qu’un deuil, une greffe de foie ? C’est une guerre de lexique. Comment nomme-ton la maladie ? Comment la fuit-on lorsque justement nous n’arrivons pas à la nommer ?

 

Il vous a fallu deux ans pour écrire cette pièce. Indépendamment des questions liées à votre douleur, quelles ont été vos difficultés d’écriture sur ce sujet ?
Deux ans me semblent un délai légal minimum. Je ne suis pas un auteur qui écrit tous les jours. Je peux écrire pendant une semaine puis plus rien pendant deux mois. C’est très aléatoire. J’aime bien prendre le temps d’écrire quelque chose, de l’oublier et d’y revenir avec un regard plus frais. Travailler jusqu’à sculpter une matière qui me convienne. C’est pour ça que c’est aussi long, mais c’est vrai pour toutes les pièces que j’écris.

 

Malgré un sujet très sensible et personnel, vous parvenez à susciter l’empathie chez votre lecteur. Aviez-vous conscience de ce pouvoir d’universalité lors de l’écriture ?
Pas du tout. Au moment où j’écris, je ne le cultive pas. Mon seul souci est, avec une économie de moyens, de rendre compte d’une expérience sensible, le plus honnêtement possible – même si l’honnêteté contient une part de fiction, de mensonge. Je travaille à deux niveaux. D’abord, je vise la simplicité : être le plus ramassé. Ensuite, je m’attaque à des couches plus souterraines, plus politiques. Je procède à une vraie mise à nu, une mise en avant de ma fragilité car elle peut rencontrer celle du spectateur. Moins je mets d’artifice autour du sujet, plus je permets au lecteur/spectateur d’être au plus près. C’est un jeu d’équilibre pour que ces deux intimités se rencontrent.

 

Cette mise à nu n’est-elle pas une forme de souffrance pour vous ?
Non, car il y a l’écriture. Ma vie privée est tout à fait préservée. Je ne fais pas mon deuil à travers cette pièce. L’écriture polyphonique, le rythme, la langue sont ce qui m’intéresse dans le travail. Plus que le rapport d’une mère à son fils qui est presque un prétexte.

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Vous avez reçu le Grand Prix de Littérature Dramatique. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
4 000€. Je ne veux pas accorder plus d’importance à ce prix. Michel Vinaver l’a eu l’année dernière. Je ne vais pas dire que ça me rend triste de passer après lui… Politiquement, je trouve que les prix sont un peu rétrogrades. Je ne crache pas dans la soupe. Ce prix vient reconnaître un parcours. Longtemps, j’ai été en marge, car mon écriture n’était pas considérée comme théâtrale. Ce prix fait plaisir à mon père. Pour le reste, ça ne m’empêchera pas de continuer à faire ce que je fais. Je ne le ferai pas différemment ou mieux avec ce prix.

 

Vous dites avoir longtemps été à la marge. Cette consécration a-t-elle changé quelque chose ?
Toutes les maisons d’édition et les comités de lecture refusaient mes textes car il n’y avait ni personnage, ni intrigue. Même Finir en beauté était considérée comme de la retranscription d’enregistrement et non de la littérature. Ce prix a validé un processus d’écriture, légitimé une liberté que j’avais dans l’écriture. Mais je suis toujours méfiant de l’institutionnalisation, de la « validité littéraire ». Aujourd’hui, il va me falloir inventer autre chose pour retrouver une espèce de liberté.

 

Comment en êtes-vous venu à l’écriture dramatique ?
Par accident, en assistant à des spectacles au festival d’Avignon. Mais je ne considère pas faire de l’écriture dramatique. Je raconte des récits, je les partage. Mon approche est plus celle du collage-montage. Ça me va très bien quand on qualifie mon écriture de non-dramatique. Le théâtre qui m’intéresse est celui qui ne se cantonne pas à la littérature dramatique, aux didascalies, aux critères dominants, aux codes traditionnels. Si un texte ne peut vivre que là-dedans… Des auteurs comme Rodrigo Garcia ou d’autres un peu plus populaires comme Anna Gavalda m’ont donné envie d’écrire. Ça peut paraître ringard mais aujourd’hui je le dis tranquillement.

 

Votre approche documentaire du théâtre vous viendrait-elle de vos études de sociologie ? 

Peut-être. J’ai surtout un désir de la rencontre, de l’autre. Ce qui me ramène à la sociologie dans mon travail est la question des rapports de domination. Quand je pose un geste qui a un caractère artistique, je ne veux pas le déconnecter de son enjeu politique. Notamment de la question des rapports de classe, de la façon dont on devient soi-même des instruments de la domination. D’une certaine façon, je me sens appartenir à une famille d’écrivains, comme Annie Ernaux, Olivier Steiner, Edouard Louis. C’est-à-dire des personnes qui ne se déconnectent pas de leur milieu d’origine. Des gens pour qui la littérature n’est pas une fin en soi.

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Lors de la Mousson d’été, vous reconnaissiez au théâtre sa capacité à transformer les personnes, notamment pour Corinne Dadat ?
Aujourd’hui, je le formulerais autrement. Ce qui m’insupporte au théâtre, ce sont les effets de réels qui n’ont aucun impact de transformation sociale. J’essaie de faire en sorte que le théâtre qu’on produit vienne interroger et remettre en question les formes existantes d’un théâtre bourgeois dominant, pour le dire vite. Qu’est-ce qu’on regarde ? On regarde une femme de ménage. Pourquoi cette femme est si loin de nous ? Sa seule présence de non-actrice perturbe, met un grain de sable dans la construction de nos pavillons de banlieue. Je ne crois plus au théâtre devant 900 personnes. C’est la messe pour moi. En revanche, je crois beaucoup au pouvoir de produire du discernement à petite échelle. C’est pour ça qu’on ne travaille pas avec des professionnels mais des marins, des électeurs du Front National. Ils vont vivre une expérience qui va déplacer leurs regards et le nôtre. Contre nos clichés à nous d’abord, puis les leurs. Ce sont ces rencontres-là qui produisent quelque chose.

 

A ce titre, vous considérez-vous comme un artiste engagé ?
Je ne me soucie pas beaucoup des étiquettes. J’ai la chance de pouvoir prendre la parole. Cette parole a une petite audience. Du coup, je ne veux pas la gaspiller. Je ne voudrais pas qu’elle soit vide. Si ma voix ne sert à rien, autant se taire. Dans mon parcours, du fait de mes origines j’ai été confronté à des personnes qui n’avaient pas la parole, qui sont reléguées socialement, politiquement et géographiquement. Je ne me considère pas comme leur porte-parole mais pour autant, ce serait irresponsable de ma part de ne pas dénoncer ces conditions sociales de relégation. De ne pas m’indigner de la politique de ce pays, de ne pas m’indigner de ce qui se passe en Syrie, de la façon dont on traite les migrants aujourd’hui. De la gauche du gouvernement qui prend des mesures réactionnaires, qui n’a pas tenu ses promesses vis-à-vis de la jeunesse, a eu des comportements d’extrême droite concernant la déchéance de nationalité. Je ne fais pas un théâtre politique. Par contre, je rappelle la nature de mon engagement politique à chaque fois que cela m’est possible. Je m’interdis de participer au divertissement généralisé.

 

Quel conseil donneriez-vous à ceux qui souhaitent se lancer dans l’écriture dramatique ?
Je n’ai pas vraiment de conseil à donner si ce n’est ne pas écouter les conseils qu’on vous donne. Si je les avais écouté, j’aurais changé ma façon d’écrire. Je n’aurais pas monté mes textes car on me disait que je n’avais pas le recul nécessaire pour que ça soit pertinent. Or il n’y a pas de règle. Je dirais qu’il faut s’écouter. Le plus dur est de suivre ses intuitions et de s’armer de patience, car c’est laborieux. Plusieurs fois, j’ai failli abandonner. Il faut se faire confiance et être patient. Mais aussi ne pas hésiter si ça ne marche pas à faire un autre métier, ne pas s’entêter.

 

Interview réalisée avec Alice Palmieri

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