Festival Jamais Lu : Traversée d’une écriture québécoise – L’Ennemi intérieur – Pourvu qu’il pleuve

Théâtre Ouvert

  • Date du 2 au 4 décembre 2016
  • Textes de Sarah Berthiaume
  • Montage et mise en lecture Nathalie Fillion
  • Dramaturgie Marc-Antoine Cyr
  • avec Tom Boyaval, Lucie Brandsma, Gabrielle Cohen, Sébastien Dalloni, Timothée Doucet, Jérémie Edery, Hiba El Aflahi, Louise Grinberg, Pauline Huriet, Mélissa Irma, Théo Kerfridin
  • Texte de Marilyn Mattei
  • Mise en voix Sophie Cadieux
  • avec Étienne Bianco, Guillaume Mika, Maïka Louakairim, Thomas Matalou, Hélène Gratet
  • Texte de Sonia Ristic
  • Mise en voix Benoît Vermeulen
  • avec Maïka Louakairim, Sarah Tick, Jennie-Anne Walker, Nanténé Traoré, Thomas Matalou, Dominique Laidet, Étienne Bianco, Nelson-Rafaëll Madel, Guillaume Mika, Hélène Gratet
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Ceux qui justifient l’absence des femmes dans le milieu théâtral par leur manque de talent, peuvent aller se rhabiller ! Avec 5 femmes à l’écriture ou à la mise en scène, le festival canadien Jamais Lu démontrait le contraire, samedi dernier, en mettant celles-ci à l’honneur.

 

Le festival, qui se déroulait du vendredi 2 au dimanche 4 décembre à Théâtre Ouvert, en est à sa seconde édition parisienne. Présent à Montréal, au Québec et dorénavant à Paris, le Jamais Lu propose des lectures et des mises en voix de textes dramatiques encore jamais montés et « empreints d’une envie commune : celle d’interroger, au moyen de la fiction, le monde dans lequel nous vivons. » Chaque année le festival donne ainsi la parole à une sélection de dramaturges français originaux et engagés, dont les textes sont saisis, pour l’occasion, par des metteurs en scène canadiens. Pour l’année 2016, le Jamais Lu était habité par les textes de Jérémie Fabre, Sarah Berthiaume, Marilyn Mattei, Sonia Ristic et Grégo Plym, respectivement mis en scène par Martin Faucher, Nathalie Fillion, Sophie Cadieux, Benoît Vermeulen et Catherine Vidal.

 

 

Ce samedi 3 décembre, la journée commençait à 16h avec la « traversée d’une écriture québécoise », celle de Sarah Berthiaume, dont le premier texte : Le Déluge après, avait déjà été programmé à la 5e édition du Jamais Lu canadien en 2006. Avec cette traversée, le festival renverse temporairement le modèle initial qu’il s’est imposé : dramaturge français – metteur en scène canadien et propose une plongée dans la bibliographie de la jeune Québécoise, mise en scène par Nathalie Fillion, auteure et metteuse en scène française. Courte sélection d’une heure d’extraits de textes de l’auteure (Universel, Nous habiterons Détroit, Le Progrès, Selfie, Disparitions, Le Déluge après et Tropisme Folk), la lecture est portée par onze talentueux apprentis comédiens du Studio d’Asnières-ESCA. Dans le tout petit et très lumineux Studio de Théâtre Ouvert, les onze se partagent la scène. Ceux qui attendent leur tour sont assis sur des chaises, le long des murs du plateau, tandis qu’en avant-scène, face pupitre et face public, les autres lisent et font vivre les différents extraits présentés. Ponctuée de jolies scènes chorales, cette traversée est dynamique et généreuse. Les transitions se font gaiement, accompagnées au piano ou par des musiques pop. Et, bien qu’agrémentée de quelques maladresses (dans le maniement des pupitres ou la lecture des textes, donnant lieu à des bégaiements et des égarements), la représentation donne la pêche ! Drôles, poétiques, voire politiques et foncièrement intelligents, les textes de Sarah Berthiaume sont un véritable plaisir et Nathalie Fillion leur rend parfaitement hommage dans ces lectures emplies de bonne humeur.

 

 

 

À 18h30, le festival reprend avec L’Ennemi intérieur de Marylin Mattei, mis en voix par Sophie Cadieux et publié, le jour même, par Tapuscrit/Théâtre Ouvert. George (Étienne Bianco) et Simon (Guillaume Mika) ont 16 ans, ils sont lycéens. Leur meilleur ami Max a disparu, mais un jour, il diffuse, sur Facebook, une vidéo de lui exécutant un homme, avant de lever un bras au ciel en signe d’allégeance. Cette vidéo qui a fait le tour de l’école, malgré sa rapide suppression, provoque le chaos dans l’établissement. Louise, la psychologue scolaire (Hélène Gratet), extrêmement affectée, essaye de garder bonne figure et d’attribuer à chacun l’écoute dont il a besoin pour faire face aux récents événements. En parallèle, Eddy, son conjoint et surveillant de l’établissement (Thomas Matalou), pousse George et Simon à enlever Selma, la petite amie de Max, pour endiguer le plus vite possible la « pourriture » qui risque de la saisir comme elle a saisi Max. George enlève Selma, mais il se trompe et c’est une fausse Selma (Maïka Louakairim) qu’il soumet aux coups et à l’interrogatoire d’Eddy. Tout dégénère, les séances chez la psy se transforment peu à peu en interrogatoires, la fausse Selma ne suivant pas George de son plein gré est attachée et mise dans un sac-poubelle, les deux lycéens terrifiés à l’idée qu’Eddy découvre la vérité sur son identité, finissent par envisager de la tuer, Eddy obsédé par la radicalisation de Max, s’enlise dans le fanatisme et Louise, seule épargnée jusque-là par la folie, sombre progressivement dans la paranoïa. Personne n’est épargné, le mal séduit ou détruit, et finalement, la pourriture intérieure qui saisit, sans que nous n’en soyons jamais témoins, les extrémistes comme Max, « ennemis du pays », s’empare progressivement de chacun, la pièce donnant à voir la dégradation de toute valeur et de toute raison face à la peur. Sur scène : une immense table et cinq chaises constituent l’espace de jeu, signifiant tantôt une salle d’interrogatoire, tantôt le bureau de la psychologue scolaire, ou le salon de son domicile conjugal et tantôt la cave où est séquestrée la prétendue Selma, par les deux lycéens. Derrière la table, un mur contre lequel les comédiens assis, debout ou avachis, attendent d’entrer en scène. Ici, Sophie Cadieux réussit à créer une ambiance oppressante où par de simples jeux de lumière et de suggestions – les comédiens étant simplement assis à table, lisant leurs textes – le dérèglement et le pourrissement proposés par la pièce sont exprimés. Si l’on regrette parfois le choix d’adolescents sous influence comme personnages principaux, déjà vu et surexploité à plusieurs reprises, la pièce réussit ce qu’elle entreprend : elle crée, avec justesse, une atmosphère angoissante où la peur prend le pas sur la raison. Un sujet qui ne peut qu’entrer en résonance avec notre actualité et ses débordements, et dont le pessimisme radical est, de fait, dérangeant…

 

 

 

À 20h, la journée se conclut par Pourvu qu’il pleuve de Sonia Ristic, qui paraîtra chez Lansman Editeur en janvier 2017, mis en scène par Benoît Vermeulen, unique homme des trois binômes du jour. L’action se déroule en novembre 2015, dans un café parisien du 10e ou 11e arrondissement. On y suit une journée, du matin au soir, de l’ouverture à la fermeture, une journée qui pourrait tout aussi bien être une année. Trois serveuses, deux cuisiniers et des clients : un couple adultère et d’autres, plus ou moins définis, passent, transitent dans ce lieu qui est leur seul point de rassemblement. Sur scène, nous retrouvons les mêmes comédiens que pour la pièce précédente et d’autres, tout aussi talentueux, au total ils sont dix : 7 personnages et 3 voix. Contre le mur du fond une lignée de chaises sur lesquelles voix et personnages attendent. Devant, deux chaises à jardin, c’est la table 13 où se retrouve le couple, au centre, trois pupitres pour les serveuses et à leur gauche, deux autres, pour le second et l’extra, en cuisine. Encore plus en avant, juste à côté de la table 13, Benoît Vermeulen, le metteur en scène, assis à un bureau, surveille le texte et dirige, tel un chef d’orchestre, la représentation. La mise en voix est drôle, simple, fidèle. Entre rêves en devenir, rêves avortés, espérances et désillusions, les histoires se mêlent, s’enchaînent et se superposent. La pièce se présente comme le témoignage drôle, sincère et poignant de Parisiens étouffés, ternis par la capitale trop grande pour leur permettre de sortir du lot. Particulièrement intelligent, le texte de Sonia Ristic trace avec sensibilité et force le portrait d’une population parisienne : métisse, blasée et idéaliste, jetant un voile de nostalgie sur sa légèreté et sa naïveté lorsqu’en conclusion la violence de notre histoire récente rejoint la fiction.

 

 

 

De vraies mises en voix avec pupitres et lectures des didascalies, qui servent les textes à merveille, et dont on sort, malgré la gravité des sujets évoqués, joyeux et plein d’espoir pour le théâtre de demain. Une journée de festival qui fait du bien ! Et qui donne envie de revenir, dès l’année prochaine, pour suivre l’ensemble de la programmation !

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