Ce que je reproche le plus résolument à l’architecture française, c’est son manque de tendresse

Théâtre de Vanves

  • Date Du 2 au 7 décembre
  • Ecriture collective dirigée par David Farjon
  • Avec Paule Schwoerer, Sylvain Fontimpe et David Farjon
  • Dispositif technique Jérémie Gaston-Raoul
  • Lumières Laurence Magnée
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Poursuivant son exploration de l’environnement urbain et de notre rapport à lui, la compagnie Légendes urbaines livre ces jours-ci au Théâtre de Vanves sa dernière création. Son titre, Ce que je reproche le plus résolument à l’architecture française, c’est son manque de tendresse, est emprunté aux propos de l’architecte Emile Aillaud, l’un des pionniers de la pensée et de la mise en œuvre de ce qu’on appelle les « grands ensembles », ces groupements de logements sortis de terre entre 1955 et 1975 environ. Ce théâtre, assez unique en son genre, témoigne d’un long et profond travail de recherche et d’investigation, dont la compagnie nous retranscrit l’essence et le parcours dans ce formidable spectacle.

 

Au milieu d’un amoncellement de constructions mobiles en bois et plexiglass qu’ils déplaceront à loisirs et de livres piochés au rayon architecture, les trois acteurs (qui sont aussi les auteurs de cette création collective) déambulent et recueillent auprès du public disposé en trifrontal, des exemples de grands ensembles : la Cité radieuse à Marseille, les Choux-fleurs à Créteil, la Villeneuve à Grenoble, la cité du Mirail à Toulouse, etc, ça fuse. Le public captivé est alors convié à pénétrer dans ce qui ressemble à une recherche en cours – qui n’est qu’illusion car ils ont potassé vaillamment trois ans durant avant que le spectacle ne prenne forme.

 
Ensemble, ils naviguent dans ce qu’ils perçoivent des grands ensembles. Ce que cela signifie pour eux, les images que cela leur évoque, préjugés compris. A la lisière entre architecture et sociologie, ils s’interrogent et convoquent les propos d’architectes emblématiques de ce mouvement né de l’après-guerre et de l’impératif de reconstruction. Le deal était à la fois de loger un grand nombre de personnes en proche banlieue des grands centres urbains et de leur offrir des conditions de confort modernes. Les livres qu’ils ouvrent, nous donnent à entendre les mots d’un Le Corbusier et de sa Charte d’Athènes, d’un Emile Aillaud et de sa conceptualisation des « nouilles », dont la Grand Borne à Grigny est l’illustration parfaite. Très prolixes en mots et en théories, ils feront moins les fiers quand Paule leur annonce qu’elle a réservé sur Airbnb l’appartement d’un certain Abdelkrim à la Grande Borne où ils pourront, enfin, se confronter au lieu, à ce territoire et aux habitants qui y vivent, restés fantasmés tant qu’on y a pas mis les pieds.

 

Cela donne lieu à des scènes drôles et cocasses, car ils se perdent dans les méandres de la « nouille », rencontrent un homme un peu lunaire décrivant l’esprit des lieux, qui au grand damne de Paule leur apprend qu’il n’habite pas ici, il est une image d’Emile Aillaud lui-même (qui, on l’apprend, était convaincu que les classes sociales différentes ne peuvent vivre côte à côte et dans la même architecture). Plus tard un jeune homme les met en garde contre leur attitude suspecte (ils prennent des photos), on pourrait les prendre pour des flics, qui leur dit en substance « vous devriez partir, franchement je dis ça pour vous ». Leur découverte du lieu est un pivot de la pièce, là où le puzzle s’assemble et fait se rejoindre une multitude d’enjeux. Alors qu’on apprenait plus tôt que la politique des grands ensemble a aussi vu le jour par l’entremise d’un Francis Bouygues, PDG de l’entreprise de construction du même nom, qui a bâti son empire sur la conception du panneau de façade unique, produit à grande échelle et donc à moindre coût. Inadaptés à la forme courbe des nouilles imaginées par Aillaud, les panneaux finiront par rapidement se fendre et laisser l’eau s’infiltrer partout. L’errance des trois acteurs dans la Grande Borne s’allonge car AbdelKrim doit, avant qu’ils n’arrivent, réduire un problème de fuite…

 

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La Grande Borne à Grigny, conçue par l’architecte Emile Aillaud à la fin des années 60

On est proche ici d’un théâtre documentaire qui donne à voir les sources et n’hésite pas à citer ouvrages, architectes, politiques, ou à nous faire entendre les archives sonores d’habitants racontant leur vie dans ces grands ensembles et la désillusion : souvent, les grands ensembles sont le fait, au départ, d’utopies pour la vie urbaine. Avec le temps ces ZUP (zones à urbaniser en priorité) sont devenues des ZSP (zones à sécuriser en priorité). Ce triste constat est le résultat de politiques urbaines peut-être trop rapidement pensées, et trop vite rattrapées par la misère et la pauvreté de ceux qui vivent dans ces grands ensembles. On regrette peut-être un tout petit peu qu’un discours plus nuancé sur la vie dans ces espaces ne soit énoncé ou du moins évoqué, à savoir que ces quartiers peuvent aussi être des lieux de solidarité et d’entraide, et souvent des endroits où le tissu associatif est développé et vecteur de lien social. On pense à ce sujet à la polémique engagée suite à un reportage d’Envoyé spécial sur la Villeneuve, dont les habitants se sont plaint, lequel dressait selon eux un portrait bien sombre de leur quartier et de leurs vies (à lire : http://rue89.nouvelobs.com/2015/10/17/apres-celui-denvoye-special-docu-constructif-villeneuve-261696).

 

Le théâtre de la compagnie Légendes urbaines est en plus d’être exigent, généreux et didactique (dans le bon sens du terme, d’où l’on ressort grandi d’avoir appris), extrêmement inventif. Au gré de la précision de leur pensée et de leur appréhension des grands ensemble, c’est leur grand ensemble qui se dessine sur le plateau à l’aide des mobiles qu’ils placent et replacent, dont ils cherchent en quelque sorte à trouver l’harmonie et leur façon à eux d’y être. Le jeu d’acteur, qui s’impose dans une présence et une parole de chercheurs, d’explorateurs, laisse poindre à de multiples reprises de véritables moments de théâtre où l’on donne vie et voix à un Emile Aillaud « un peu perché », aux responsables politiques de l’époque ou à des habitants que l’on entend trop rarement. On notera également le dispositif technique ingénieux permettant aux acteurs d’envoyer la régie depuis le plateau, que l’on vous laisse découvrir en vous rendant au spectacle.

En bref : on dit chapeau bas et on en veut encore.

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