Finir en Beauté

Les Solitaires Intempestifs

  • Date de publication : 5 novembre 2016
  • Auteur Mohamed El Khatib
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A l’occasion du Grand Prix de Littérature dramatique 2016 remis le 17 octobre dernier à Mohamed El Khatib, le Souffleur s’est intéressé au texte lauréat : Finir en Beauté, pièce en un acte de décès. Une pièce sans sarcasme où sincérité et émotion riment avec humour et dérision.

 

Mohamed El Khatib monte pour la première fois Finir en Beauté en 2014 à Marseille à l’occasion du festival actOral, cette pièce aura été le fruit de près de deux ans de maturation. Et pour cause ! Le sujet de la pièce (le décès de sa mère) pose un véritable problème rédactionnel : comment parler de la mort d’un être cher sans impudeur et sans trahison ?

 

Yamna El Khatib meurt le 20 février 2016 d’un cancer.

La pièce commence quelques mois plus tôt. Mohamed El Khatib évoque son projet initial : réaliser un film sur la maladie de sa mère, contre l’avis de sa sœur. Plus tard, le médecin lui annonce que le cancer de Yamna est arrivé en phase terminale. S’en suit la retranscription des derniers instants, des dernières tentatives. Puis, la mort, le choc, l’enterrement, les messages de condoléances et le deuil avec ce qu’il implique d’attentes et de douleurs. Le projet initial semble avoir été assez vite avorté. Au final, le texte est ponctué par de nombreux enregistrements, mais peu d’images, trop dures à supporter sur scène ou trop personnelles, peut-être.

Malgré la tristesse du sujet, Mohamed El Khatib nous livre un texte foncièrement positif, préférant se placer du côté de la vie que de celui de la mort. Réussissant avec brio à faire rimer particularisme et expérience collective, il permet à chacun de se sentir concerné. Ainsi, en parlant de son propre vécu, des siens, des traditions et des cultures, aussi (Mohamed El Khatib étant issu de l’immigration marocaine), il parle à tous et de ce que chacun peut comprendre.

 

Extrait :

28 Février 2012

Cela faisait deux jours que nous n’avions pas pleuré.

Il était environ 19 heures et il nous fallait servir la soupe à tous les convives compatissants dont on ne savait plus s’ils étaient là pour ma mère ou pour la soupe ou un peu des deux.

On se met alors à chercher les petits bols à soupe pour mettre la table et je ne les vois pas. On commence à regarder mais on ne les trouve pas.

Mes sœurs s’y mettent, mon père aussi. Rien.

Rien et je sens qu’inexorablement la tension monte lentement à cause de ces petits bols à soupe. Quinze minutes et on n’arrive toujours pas à mettre la main sur ces petits récipients hémisphériques destinés à accueillir la soupe et qui nous permettraient de mettre les gens dehors.

Ils doivent bien être quelque part ces tout petits bols à soupe. Il est temps qu’ils apparaissent ces foutus bols à soupe parce que là je sens que ça va plus aller. Si quelqu’un s’est amusé à cacher les petits bols c’est extrêmement drôle merci mais là faut arrêter maintenant, le moment est mal choisi, faut très vite rendre les petits bols à soupe avant que ça ne dégénère.

Ça commence, soudain mon père s’effondre en larmes. Il reçoit de plein fouet la disparition des petits bols. Il mesure combien une soupe orpheline de ses bols ne sert à rien.

A cet instant, toute la famille, absolument toute la famille se remet à pleurer devant cette béance amère, qui nous rappelle qu’elle n’est plus là, la seule personne qui savait que ces putains de petits bols se trouvaient à l’intérieur de la soupière.

{p.38}

 

Mohamed El Khatib joue avec la forme dramatique en entremêlant les styles, les supports (retranscription d’enregistrements, de messages numériques) et les niveaux de lectures. Ainsi, il insère dans le texte dramatique des objets spécifiquement littéraires tels des notes de bas de page ou notes de fin, ne servant non pas tant à expliciter le texte qu’à le compléter au travers d’un regard empli d’un humour tendre et acéré sur ce qui est dit et écrit. Il crée un objet théâtral qui promet de belles surprises scéniques ne pouvant décemment être amputé de ces quelques ajouts formels, qui témoignent du ton d’ensemble. La richesse littéraire et narrative du texte de Mohamed El Khatib rendant sa transposition scénique problématique,  on comprend la difficulté des metteurs en scènes à s’en emparer. Si pour l’instant Mohamed El Khatib n’a été mis en scène que par lui même, on ne désespère pas cependant que d’autres saisissent ses textes, l’asseyant ainsi véritablement comme auteur dramatique (une position déjà affirmée par le Grand Prix de Littérature dramatique).

 

Extrait :

{Note de bas de page}

 

  1. Deuil : Terme « psychanalytique » correspondant à une période, plus ou moins courte selon les cultures, dite de « travail » pendant laquelle une personne met à distance raisonnable, supportable, vivable, un être qui disparaît, une relation qui trouve un terme définitif.

Faire le deuil : Expression stupide qui laisse entendre que celui-ci est un travail dont nous viendrions à bout comme de tout labeur avec un peu de bonne volonté.

{p.33}

 

Entre assemblage de documents, recueil de souvenirs et témoignage, le texte que nous propose Mohamed El Khatib, maniant le second degré et la dérision à la perfection, est d’une sincérité surprenante. Subjective et personnelle, la pièce n’est ni fictionnelle ni tout à fait documentaire, la réécriture du souvenir ne pouvant se faire sans altération dramatique. Finir en beauté qualifiée de « fiction documentaire » reste dans un entre-deux où ce qui est retravaillé pour le théâtre comme ce qui est dit, sans changement, s’associent savoureusement.

 

Encore programmé pour quelques dates à Poitiers, au Monfort à Paris (en partenariat avec le Théâtre de la Ville), à la Comédie de Caen et au Théâtre Royal de Namur, on ne peut que conseiller d’aller voir Finir en beauté, cette pièce magnifiquement servie par une écriture originale et touchante qui promet des merveilles d’ingéniosités scéniques.

 

Retrouvez prochainement sur notre site le portrait de Mohamed El Khatib réalisé dans le cadre du Grand Prix de Littérature dramatique 2016.

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