Espia a una mujer que se mata

Théâtre de l'Epée de Bois

  • Date Du 24 octobre au 23 novembre 2016
  • De Daniel Veronese
  • D'après Oncle Vania de Tchekhov
  • Mise en scène Guy Delamotte
  • Avec M. Bertrand, V. Dahuron, M. Lubat, A. D'Haeyer, F. Frapier, D. Jeanne-Comello et P. Mercier.
s Frapier, Davis Jeanne-
PANTA THEATRE Caen
02 03 20

De prime abord, le titre de cette pièce, Espionne la femme qui se meurt en français, peut paraître sibyllin. Mais à la lumière de son écriture – il s’agit en réalité d’une adaptation de l’Oncle Vania de Tchekhov par l’auteur argentin Daniel Veronese – la femme suggérée peut être lue comme une référence au personnage d’Éléna Sérébriakova. Arrivée dans la propriété de campagne de son vieil époux, un professeur à la retraite, Éléna, jeune et belle, se heurte au regard de sa belle-fille, au sarcasme de son beau-frère, à l’amour du médecin de famille mais surtout à sa propre désillusion. A la mise en scène, Guy Delamotte, co-directeur du Panta-théâtre, a su draper ce drame comique du mordant qu’il attendait.

 

Il est de ces scénographies qui captent leurs spectateurs. Ici ni vraiment grandiloquente, ni parcimonieuse pour autant, la proposition allie le titanesque d’une maison au dénuement le plus sommaire : le foyer n’est que charpente et mur décrépi. L’abri n’assume plus sa fonction protectrice. L’oncle Vania et sa nièce Sonia suent sang et eau depuis des années pour envoyer chaque semaine son comptant d’argent au professeur Sérébriakov, respectivement le beau-frère et père de ces derniers. Son arrivée au domaine ébranle l’équilibre fragile qui s’est instauré entre l’exploitant et les exploités.

 

A la fracture architecturale se joue donc en écho celle d’une famille au bord de l’implosion sociale, idéologique et sentimentale. À l’image du dernier film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde, libre adaptation de l’œuvre dramatique de Lagarce, cette pièce sous-tend l’échec d’un homme à retourner dans sa famille et l’impossibilité pour cette dernière, petites gens travailleurs, à recevoir l’homme d’esprit jusque là adulé. Ici, l’intellectuel qui a réussi sa vie dans le monde se nomme Sérébriakov, pédantesque Philippe Mercier. Son ton badin, son air amusé d’un rien et son absence-omniprésence dans le domaine (il écrit la nuit et dort le jour) lui confère le rôle d’un énigmatique démiurge. Ne le voit-on lors du premier acte s’attabler à son bureau à l’avant-scène, dos au public, jetant des coups d’œil distraits vers les personnages ?

©Tristan Jeanne-Valès

Marionnettes du professeur, les autres se débattent tant bien que mal avec leurs questions d’ordre métaphysique : à Astrov, l’évolution des hommes et la survie des forêts, à Sonia, l’amour et sa condition de femme moche, à Vania, sa soumission et le sentiment d’être passé à côté de sa vie…Pour endosser ces rôles dévêtus de leurs traits soviético-tchekhoviens, la distribution de Guy Delamotte se révèle bluffante. Plus âgés que leurs personnages, les acteurs leur offrent ainsi une maturité bienvenue, des visages marqués par la vie. Le travail sur le corps, bourru ou snob, gracieux ou juvénile, fait preuve d’une justesse rare qui épouse délicieusement le tranchant de l’écriture de Daniel Veronese. Plus incisif que son maître russe, le dramaturge argentin signe une pièce dont l’économie de références lorgne sur l’intemporalité, mais surtout sur les rapports de lutte des classes. L’insertion de saynètes des Bonnes de Genet, la convocation de Stanislavski et les réflexions spirituelles de Sérébriakov et sa fille sur le théâtre ne font que prolonger la mise en abyme : une fois le metteur en scène Sérébriakov parti, la représentation est-elle réellement terminée ? Reprend-on la vie comme si rien ne s’était passé avec l’espoir pourtant caché que tout  change ? Une fois les masques tombés, redevient-on les « bonnes » au service des caprices de Monsieur ?

 

Photo : Tristan Jeanne-Valès

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