Un tête à tête dans un autre univers

  • Date

C’est en hommage à Carmelo Bene, auteur italien mort il y a deux ans, que Georges Lavaudant remonte Richard III, qu’il avait déjà mis en scène à Avignon en 1984 avec le même acteur dans le rôle-titre : Ariel Garcia Valdès.

Ce n’est pas le texte de Shakespeare qui est ici mis en scène, en effet, La rose et la Hache de Carmelo Bene reprend la trame de Richard III mais l’épure : l’auteur décide de se concentrer plus sur le personnage de Richard que sur les évènements qui façonnent sa légende. Ensuite, il y a la mise de Georges Lavaudant, étonnante !

Un seul élément de décor est retenu pendant tout le spectacle : une longue table en largeur de la scène avec une multitude de verres remplis de vin. Cette table, ridiculement grande par rapport au nombre de personnages reflète déjà l’ambition démesurée de Richard III : pour conquérir ce monde il a perpétué toute une série de crimes dont nous n’avons ici que le récit mais dont les victimes sont bien présentes car exposées symboliquement sur cette table. Dans un moment de délire, Richard s’adresse à elles en buvant successivement le vin-sang de certaines.

Autour de cette « table-cimetière » vont et viennent les personnages ( réduits au nombre de cinq), tous, sauf Richard, sont engoncés dans des costumes lourds, de style baroque qui nous ramènent dans un autre siècle. Leurs visages sont d’une blancheurs spectrale et c’est finalement Richard qui paraît le plus à l’aise sur scène malgré ses prothèses et ses bandages qui le déforment et l’obligent à adopter la démarche d’un monstre. Car cet homme difforme est étonnamment agile et séducteur ! En effet, A.G Valdès incarne parfaitement ce paradoxe qui fait de Richard un être à la fois monstrueux et séduisant, qui à certains moment deviendrait presque touchant entre sa solitude et sa cruauté. Et pourtant, on n’oublie pas si facilement le rire diabolique -amplifié par les micros- qui ponctue régulièrement le jeu de A.G.Valdès. Le choix d’utiliser des micros par G. Lavaudant rend le jeu des acteurs encore plus glacial et inhumain, cet aspect du jeu est amplifié avec les voix off et les chuchotements, qui nous plongent dans une ambiance de complots et de mystère.

Enfin, la pièce est ponctuée de moments chorégraphiés, on passe de la musique classique ou techno, d’une danse très stylisée à des mouvements grotesques qui cassent subitement le côté noble des personnages, qui se comportent tout à coup comme des bouffons et non plus comme des personnages royaux. Certains moments restent très marquants : l’utilisation du trombinoscope pendant un passage rend la scène quasi-cinématographique avec tous les personnages qui courent en mouvements ralenti et saccadés, un par un, après la longue cape rouge-sang de Richard, au son de la musique dont le volume sonore est de plus en plus fort. Comme si ces personnages étaient eux aussi voués à se vautrer dans le long fleuve rouge que laisse Richard derrière lui.

Ainsi, G. Lavaudant crée une mise en scène de La rose et la hache, qui laisse sans voix pendant un moment : une pièce qui nous plonge dans un monde obscur, où pourtant s’ouvre parfois, en arrière scène, un bandeau bleu-ciel permettant aux personnages de s’extraire un moment des ténèbres pour un tête à tête dans un autre univers.
Un spectacle court mais marquant !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *