Dom Juan

Odéon Théâtre de l'Europe

  • Date 14 septembre - 4 novembre 2016

C’est en regardant les images des attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015 que Jean-Francois Sivadier et Nicolas Bouchaud décident de mettre en scène l’histoire d’un véritable Athée – le «  Dom Juan  » de Molière qui ne croît en rien, rit de tout et qui, malgré son incroyance, sera emporté par le Ciel à la fin de la pièce. Au théâtre de l’Odéon, pendant deux heures et demie, le personnage séducteur remet en question la morale, l’honneur, l’amour, le mariage, la religion.

 

La lumière à peine éteinte, le personnage principal apparaît dans le public. Veste noire et tricot blanc révélant une partie du torse poilu, coiffure suggérant une nuit agitée, regard langoureux, sûr de soi, le prince charmant commence à séduire le public féminin des premières rangées en leur posant des questions et leur offrant des fleurs pour les réponses. Son serviteur Sganarelle le suit. Derrière, le plateau : tout un univers de lampes et d’ampoules rondes et immenses comme des planètes, la Terre froide couverte de neige et échauffée par une lumière crépusculaire venant du Ciel nocturne. Les deux personnages parlent du mariage récent d’Elvire et de Dom Juan que ce dernier vient de quitter. Sganarelle, le valet avide de disputes intellectuelles, essaie de raisonner son maître, mais sans succès. Il n’est pas seul : Elvire, les frères d’Elvire, son propre père, d’autres femmes essaient de remettre Dom Juan sur le «  bon  » chemin, mais il restera fidèle à lui-même jusqu’à sa mort, qui paraît inévitable.

 

Pourtant,  il ne s’agit pas de l’histoire d’un «  adultère déguisé  » en mariage, mais d’une philosophie de vie. Dom Juan profite de la vie, des femmes et de l’argent, parce qu’il ne croit et ne craint rien, même pas  Dieu dont Sganarelle lui parle sans cesse. En effet, le discours de ce dernier ne fait d’effet ni sur son maître, ni sur le public tant sa logique est défectueuse et il s’embrouille dans son argumentation sur l’ordre de la vie parfaite dès qu’il reçoit l’opportunité de s’exprimer. Sganarelle lui-même est ainsi loin d’être exemplaire : il est couard, gourmand, laid. Et Dom Juan, incarné par l’excellent comédien Nicolas Bouchaud, nous transmet de fortes émotions en naviguant entre le charme irrésistible et le dégoût extrême de son corps, de ses gestes et ses pensées : il s’habille, se dénude, sue, sauve des vies, s’enfuit, séduit, ment, disparaît.

 

Cette nouvelle mise en scène d’une pièce qui date de 1655 souligne la juxtaposition des styles, des héros, des idées : le langage ancien en alexandrins, les costumes modernes aux couleurs fluo, la musique contemporaine avec des basses électroniques, la chanson «  Sexual Healing  » de Marvin Gaye brillamment interprétée par le personnage principal,  les extraits littéraires présentés à haute voix, les éléments de tragi-comédie et de farce pastorale etc. Ce mélange des scènes, des formes, des styles, des caractères est infernal. Renforcé par une distribution des rôles resserrée où des acteurs interprètent plusieurs rôles sans que la cohérence des âges soit respectée,  ce tourbillon des actions et des idées cause des nausées et des vertiges. Quoique certainement intentionnelle et à première vue agréable, la perplexité dans laquelle nous laisse le spectacle commence à déranger et à la fin de la troisième heure sans entracte on est surpris et à la fois reconnaissant à la statue du Commandeur et à Dieu – ou au Diable – qui font sortir du plateau ce moqueur incorrigible, si beau et si farouche dans ses propos.

 

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