2h14

Théâtre de Belleville

  • Date du 5 au 16 octobre 2016
  • Texte David Paquet
  • Mise en scène Marie-Line Vergnaux
  • Avec Pauline Büttner, Ninon Defalvard, Claire Olier, Marc Patin, Alexandre Schreiber, Ludovic Thievon et en alternance, Grégoire Isvarine et Bob Levasseur
  • Lumières Aleth Depeyre
  • Assistée de Dimitri Viau
  • Production Compagnie Luce
2h14_visuel

Jouée par de fabuleux acteurs, 2h14 est une pièce joliment interprétée et forte sur le monde noir de l’adolescence. Vertige, frissons et humour côtoient la vie de personnages attachants.

– 
Disons-le d’emblée : 2h14 est une belle pièce intense jouée par de beaux acteurs, talentueux et créatifs. L’auteur de théâtre québécois David Paquet nous fait entrer dans l’univers de l’adolescence et de ses démons. Celui-ci a déjà pu être traité au cinéma par Larry Clark ou Gregg Araki par exemple (on peut regarder la trilogie de l’apocalypse adolescente composée de trois films brillants). A la télévision on pense également à la série Skins. Que l’on puisse retrouver cette vision sur le plateau du Théâtre de Belleville était une belle découverte.

Car ce dont traite 2h14 c’est bien de la vie d’adolescents mal dans leur peau, à la recherche d’une sécurité intérieure. Leurs parents sont des présences troubles dans leur monde. Ni eux, ni leur école sont aptes à repérer leurs détresses. Pour figurer cet âge fragile où les émotions sont intériorisées de manière brutale, le jeu des acteurs est juste à tout moment. Le casting est parfait. Les acteurs sont jeunes. Ils ont l’âge de leurs personnages, ce qui ajoute au réalisme et au fait qu’on croit à leur jeu. Par ailleurs, leur côté ingénu est touchant. Il est plaisant de voir des comédiens jouer des adolescents sans avoir recours au surjeu. Ici il y a une véritable authenticité enthousiasmante, aucun faux-semblants et de l’amusement.

Avec peu de moyens – quelques casiers façon USA comme dans les séries – la metteuse en scène Marie-Line Vergnaux nous emmène dans un établissement scolaire. Elle utilise de manière poétique des masques neutres portés par les acteurs pour figurer les émotions au début du spectacle. Le texte lui-même est très beau. David Paquet parvient à rentrer dans la psyché des adolescents qu’il met en scène. Intelligente et pertinente, la pièce renvoie l’image dure de personnages prêts à tout pour se faire aimer. Il y a l’ado défoncé du matin au soir, la fille qui a été traitée de grosse pendant toute sa scolarité et qui a la lumineuse idée de manger un steak avarié qu’elle a laissé cuire au soleil pour se faire maigrir, le premier de classe, la fille brutale qui agresse tous les profs et élèves autour d’elle, et il y a Charles, de Radio Charlot, la voix de l’école qui observe du haut de sa radio le monde qui l’entoure.Tout cet univers se parle, se rencontre sans jamais se toucher. Les intériorités de ces personnages sont autant de miroirs brisés. Les adultes eux-mêmes sont des stéréotypes de parents « je-m-en-foutiste ». Quant au professeur de français, c’est un dépressif qui rêve de vacances en bord de mer. Puis il y a cette mère, « la tortue », dont le fils a commis l’impensable à 2h14 précisément… Tous ces personnages participent de la mise en exergue d’un monde empreint de cynisme mais aussi d’humour. Chacun d’eux a sa propre histoire à raconter et nous emmène dans sa bulle de fantasmes et de désirs qui lui sont propres.

2h14_visuel2

On assiste progressivement avec cette pièce à un abandon des structures éducatives. Ces laissés pour compte du système assouvissent en réalité des pulsions auto-destructrices car l’école ne leur offre aucun lieu où s’exprimer. Et ceux-là même dont on ne s’inquiète pas, discrets, absents, sont ceux dont les pulsions réagissent finalement le plus difficilement avec le monde extérieur. David Paquet et la metteuse en scène Marie-Line Vergnaux illustrent un triste fait : le massacre de masse est autant un acte cruel qu’un appel au secours. Vision noire certes, mais aussi et surtout vision de rappel qui fait sens sur le plateau de théâtre.

De la même façon que l’un des personnages qui voit son tatouage de guépard se transformer en plante carnivore, on espère que l’école aussi puisse transformer l’individu en lui donnant l’opportunité d’être authentique. Avec cette pièce, le travail de la compagnie nous montre qu’au théâtre aussi on parle à la jeunesse et d’une très belle manière.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *