Nu masculin debout

Quartett

  • Date de publication : 2016
  • Auteur Bernard Souviraa
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Dans la lignée d’un théâtre koltésien, la pièce de Bernard Souviraa publiée ce printemps ausculte avec distance et bienveillance les retrouvailles de deux hommes qui se sont connus il y a longtemps. Dans ce hangar vide, un metteur en scène fameux et un acteur désappointé se tiennent l’un en face de l’autre espérant chacun une chose qu’ils ne parviennent à nommer. Cela produit un poème dramatique d’une rude tendresse.

 

L’acteur a parcouru deux cent kilomètres pour atteindre cette usine désaffectée, où rendez-vous a été donné par le metteur en scène en réponse à la (très belle, émouvante) lettre reçue. La distribution de sa prochaine création, une pièce américaine, est bouclée, ce n’est donc pas la peine pour son interlocuteur d’espérer quoi que ce soit de ce point de vue. Pourtant dans cet endroit vide de tout, ce n’est pas la place qui manque pour que se produise quelque chose. L’objet de la rencontre n’étant pas clair, se pose très vite la question de l’issue que prendra la pièce. Le désir éprouvé par les corps est plus que palpable et remplit l’espace d’une tension érotique manifeste. La conversation qui démarre retrace les dix années de trajectoires parallèles, le succès pour l’un, la raréfaction des rôles pour l’autre. D’emblée la situation pose un rapport inégal entre celui qui demande et celui qui n’offre pas (nous retrouvons là aussi un thème cher à Bernard-Marie Koltès). Les deux anciens amants se livrent sous nos yeux à un dialogue qui évacue très vite la pudeur pour lui préférer une dispute nécessaire et bouleversante. Le titre de la pièce d’ailleurs, s’il semble faire écho à un exercice de peintre, donne aussi à entendre la mise à nu des personnages, au sens figuré d’abord puis au sens propre lorsque l’ébat amoureux finit par avoir lieu, sans que cela ne résolve rien ni ne constitue un aboutissement rédempteur. La langue, qui se présente sous une forme versifiée et non ponctuée, apporte une sorte de raffinement et de droiture à des personnages qu’un certain orgueil permet de faire tenir debout face à l’autre. Pourtant, derrière l’apparente brutalité des échanges, on entend comme une demande de pardon qui ne se formule pas. C’est en cela que l’écriture est juste, là où elle réussit à nous confier ce que les personnages ne peuvent clairement se dire. L’imposant et imperturbable hangar est un peu témoin de cela lui aussi. La boucle se referme finalement par un flash-back vers la scène inaugurale de leur rencontre, lorsque l’acteur avait dix-neuf ans et un fier aplomb (morceau de choix pour un jeune acteur qui passerait les concours des écoles de théâtre, soit dit en passant).

 

Au-delà de la force poétique et humaine de ce texte, c’est aussi sa dimension picturale qui nous rend curieux de voir un jour le texte pris en charge par des corps sur un plateau.

 
Extrait*

 

« I

Une ancienne usine désaffectée
que par leur présence seule
ils transforment en un plateau de théâtre
la lumière est celle d’un jour d’hiver
avec du bleu changeant
 
L’ACTEUR  :
C’est ça que tu me proposes
 
LE METTEUR EN SCÈNE :
Tu rêvais de dorures
ou quoi
 
L’ACTEUR :
J’ai fait deux cents kilomètres
vers cette province
et c’est ça que tu me proposes
 
LE METTEUR :
Elle est belle cette usine
son vide est beau
 
L’ACTEUR  :
Il est beau
c’est entendu
 
LE METTEUR EN SCÈNE  :
Tu n’as pas l’air
convaincu
 
L’ACTEUR  :
C’est un beau vide
oui
 
LE METTEUR EN SCÈNE  :
Un beau vide
métallique
cimenté
 
L’ACTEUR  :
Beau
oui
 
LE METTEUR EN SCÈNE  :
Tu as l’air
dépité
 
L’ACTEUR  :
Tu me fais rire plutôt
deux cents kilomètres
 
LE METTEUR EN SCÈNE  :
Tu t’attendais à trouver
quoi
au bout de ta route
 
L’ACTEUR :
Quand tu m’as filé l’adresse
j’aurais dû refuser
quand j’ai vu que ce n’était pas
dans la ville
tu ne vas pas me donner de travail »

 
* pp. 13-15

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