60° Nord

CNSAD

  • Date Du 29 septembre au 1er octobre 2016
  • De Lucie Digout
  • Dirigé par Emmanuel Besnault
  • Avec Sarah Brannens, Théodora Breux, Bertrand de Roffignac, Matthieu Delaunay, Lucie Digout, Jade Fortineau, Yannick Morzelle, Ambre Pietri, Antoine Prud'homme de la Boussinière, Simon Rembado, Geoffrey Rouge-Carrassat, Yuriy Zavalnyouk
  • et avec Louise Douet-Sinenberg, Juliette Minchin (élèves de l'École nationale supérieure des Arts Décoratifs - Paris)
60° Nord

La promotion sortante du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique a présenté en cette fin septembre 60° Nord, une pièce écrite par Lucie Digout et mise en scène par Emmanuel Besnault, deux élèves du conservatoire. Petite échappée sur une île enneigée.

 

Dix heureux candidats sont sélectionnés pour aller travailler à la Royal Greenland, une « usine de conditionnement de saumon » basée sur les terres lointaines du Groenland. Qu’ils soient écrivains ou doctorants, chez tous, c’est la même envie de partir qui tiraille et pousse vers l’inconnu. Mais en arrivant sur place après trois jours de mer, ils découvrent que l’usine est désaffectée ; au même moment, le bateau repart… Coincés ensemble au niveau du 60e parallèle nord dans un pays aussi désert que glacial, ils se voient forcés à une cohabitation improvisée dans la vieille usine abandonnée. Peu à peu, les liens vont se tisser et les tensions naître. Sur leur chemin, nos égarés vont également rencontrer Yann­ (brillamment interprété par Geoffrey Rouge-Carrassat), un gars débrouillard un peu zinzin qui, accroupi, cheveux au vent et torse nu, parle de lui à la troisième personne et appelle ses compagnons « les moches ».

 

Ni huis clos oppressant façon Dix petits nègres, ni colonie de vacances (voyage initiatique dont on ressortira plus tolérant et meilleur), la pièce réussit le tour de force d’échapper aux canons du genre : dans le sombre entrepôt qui sert de salle commune, on se hait quand on n’a plus la force d’aimer mais on trouve aussi le temps de s’émerveiller et de rire à l’unisson (quand bien même on aurait ostracisé au préalable le vilain petit canard de la bande). C’est néanmoins une vision profondément pessimiste de l’être humain qui domine : quand Yann n’est pas là pour, par sa spontanéité, fédérer le groupe, ce qui frappe, c’est la violence des rapports humains, la cruauté des mots qu’on se jette à la figure, dans un monde où l’amour est devenu une chose vulgaire qui colle à la peau et où la moindre preuve d’affection fait naître chez l’autre une rancune amère. Car ici, celui que l’on hait, ce n’est pas l’étranger fantasmé mais bien l’ami, le parent, celui qui nous a aimés, étouffés, enfermés dans un cocon hypocrite et délétère ; on hait l’autre, mais on le hait aussi pour oublier qu’on se méprise soi-même et qu’on est, au fond, bien plus coupable que lui. Entre dégoût de soi et rancœur tenace, c’est à quel fou sera le plus désespéré.

 

Entremêlant métaphores langoureuses, écarts de sens vertigineux et images singulières, le texte impressionne par sa grande qualité littéraire, son style hautement poétique à la fois dense et sensuel, vif et troublant, tandis qu’ici-bas on s’offre des « boîtes à peut-être » et des do dièses sous le sapin de Noël de fortune. Et si par moments la littérature tend à occulter un peu trop le théâtre, les scènes de groupe – tableaux chorégraphiés ou moments de vie à plusieurs, très maîtrisées, sont là pour nous offrir des instants plein d’une magie enchanteresse qui, de la danse du saumon au chant du chasseur de bœuf, nous rendent heureux et plus vivants. Imposante (un immense écriteau lumineux nous signale qu’on est bien à la « ROYAL GR ENLAND ») et soignée quoique assez classique, la scénographie, réalisée par deux élèves de l’Ecole nationale supérieure des Arts Décoratifs, permet quant à elle la mise en place d’un presque huis clos en plusieurs plans, avec, en fond de scène, une baie vitrée donnant sur l’extérieur, derrière laquelle on se fait par moments quelques confidences dans l’intimité de la neige et du brouillard, tandis que les haut-parleurs nous retransmettent les murmures qui se disent.

 

Malgré une fin métaphysico-apocalyptique un peu aride pour le spectateur, c’est un très joli projet qui nous aura été présenté par la troupe estudiantine, qui, professionnelle et prometteuse, a de beaux lendemains devant elle, pour notre plus grand bonheur.

 

Photo Christophe Raynaud de Lage

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