Il faut beaucoup aimer les hommes

Théâtre Ouvert

  • Date Jusqu'au 8 octobre : theatre - ouvert / le 18 novembre 2016 : Pôle Culturel d’Alfortville / 26 novembre 2016 : La Ferme du Buisson / 6 - 14 décembre 2016 : La Comédie de Reims / 4 - 7 janvier 2017 : Centre Dramatique National d’Orléans / 13 avril 2017 : Espaces Pluriels, Scène Conventionnée Pau / 25 avril 2017 : Festival Terres de Paroles (Normandie)
  • Conception et écriture du projet Das plateau : Jacques Albert - Céleste Germe - Maëlys Ricordeau - Jacob Stambach
  • Mise en scène et réalisation Céleste Germe
  • Texte additionnel et scénario Jacques Albert
  • Interprètes Cyril Guei et Maëlys Ricordeau
  • Composition musicale et direction du travail sonore Jacob Stambach
  • Assistante à la mise en scène Audrey Cavelius
  • Scénographie James Brandily, assisté de Fanny Benguigui
  • Création lumière, régie générale, régie lumières Olivier Tessier
  • Création lumières vidéo Robin Kobrynski
  • Costumes Emilie Carpentier
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L’écriture de Marie Darrieussecq est organique, charnelle, remplie de tous les silences de son protagoniste Kouhouesso, cet homme puissant que Solange magnifie au fur et à mesure de sa passion pour lui.

« Il faut beaucoup aimer les hommes », c’est l’histoire d’un coup de foudre à Hollywood entre Solange, actrice blanche, française et Kouhouesso, acteur noir, canadien, d’origine camerounaise qui veut réaliser une adaptation de « Au cœur des ténèbres » de Conrad.

 

Très vite Solange sera prise dans les affres d’une passion qui la dépasse, qu’elle cherche et qu’elle subit. Kouhouesso est distant, il ne répond jamais aux messages, peut la laisser deux semaines sans nouvelles et pointer le bout de son nez un soir comme ça à deux heures du matin. Elle vit pour ces instants à ses côtés, il vit pour son film. Il veut plonger au cœur de son africanité et retrouver le fleuve Congo. Elle veut pénétrer toute entière dans ses silences, dans son corps …

« Elle envoie un texto. Sans réponse. Plus tard elle s’endort brièvement. Plus tard, elle sait qu’elle arrive au bord d’une falaise. A la pointe de l’attente. … Elle brûle. » « Attendre est une maladie. Une maladie mentale. Souvent féminine ».

 

De cet endroit si sensoriel Marie Darrieussecq en sort un roman magnifique, prix Médicis 2013.

LE DEBUT EST COMME UNE ENTAILLEd'apres le roman de Marie Darrieussecq Il faut beaucoup aimer les hommesconception et realisation Das Plateaupar Celeste Germedramaturgie Jacques Albertcomposition musicale et sonore Jacob Stambach creation video Robin Kobrynski regie son Adrien Kanteravec Cyril Guei, Maelys Ricordeau

C’est malheureusement ce qu’on ne retrouve pas dans cette adaptation de la Compagnie Das Plateau. Malgré une première scène très visuelle, dans laquelle un faisceau lumineux évoque le commencement de tout, l’horizon, la naissance du monde, de l’amour, le choc universel… Une lumière agressive et sublime dans une brume de fumée recouverte d’une musique à la fois splendide et trop forte. Cette longue première scène où se dessine un corps de femme en contre-jour, ce même corps de la passion et du désir laisse malgré tout un avis mitigé.

LE DEBUT EST COMME UNE ENTAILLEd'apres le roman de Marie Darrieussecq Il faut beaucoup aimer les hommesconception et realisation Das Plateaupar Celeste Germedramaturgie Jacques Albertcomposition musicale et sonore Jacob Stambach creation video Robin Kobrynski regie son Adrien Kanteravec Cyril Guei, Maelys Ricordeau

 

Lorsque la scène apparait enfin, ce qui frappe tout de suite, c’est la scénographie : le plateau est recouvert de dorures donnant quelque peu un effet miroir. Pas assez pour que ce soit intéressant. Si en soit c’est assez beau, cela écrase l’espace déjà tout en longueur.

Un canapé en avant-scène laisse une place timide aux comédiens qui débutent le premier rendez-vous de cette histoire d’amour. La scène est pudique, pleine de gaucheries et empreinte de la tension de l’incertain des premiers rendez-vous. Les comédiens campent à merveille cet instant magique où l’on se retrouve avec l’envie folle de sauter sur le corps de l’autre mais tenu par une pudeur qui nous impose d’offrir à boire, à manger, de discuter… On se concentre sur la bouche de l’autre on boit ses paroles, il faut dire des choses intelligentes, on cherche, on essaie… Tout cela est excitant et apeurant surtout quand on ne maitrise tellement pas le sujet de la conversation.

 

« ça m’était sorti de la tête, par exemple, que la Belgique avait envahi le Congo ».

« pas envahi, colonisé, violé, coupé, saigné. Quinze millions de morts. Et la France 20000 morts pour la seule voie ferrée du Congo-Océan. »

 

D’emblée la question de leurs peaux se niche au cœur des dialogues. Il est noir, il parle de l’Afrique, des Afriques, elle n’y connait pas grand-chose, elle est gauche, il la reprend. Il parle peu sauf de son film.

Cette question du couple mixte est au cœur de la pièce, les regards des autres, de ses amis à elle, à Hollywood comme en France, créent sans cesse des malaises qu’elle ne voit pas. Le sien aussi.

« Il est noir, elle répète, He is a black man. Pourquoi a-t-elle besoin de lui signaler ça, quel rapport avec l’histoire ? De quelle nuance elle se mêle, à quoi elle la mêle ? Cette gêne dans le corps, dans la gorge ; cette fatigue »

« elle n’avait jusque-là guère pensé à l’Afrique, sinon pour envoyer un chèque. L’Afrique et ses enfants faméliques. L’Afrique et ses massacres à la machette. »

 

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Des nuits passionnées ensemble aux attentes solitaires de Solange, jusqu’à leur rupture, le récit avance jusqu’à la réalisation du film de Kouhouesso, elle aura le rôle, ira en Afrique tourner dans son film à lui, une nouvelle façon de tenter d’approcher et de s’accrocher à cet homme de plus en plus distant, elle finira par être coupée au montage.

Ce qui est intéressant ici, c’est le regard que chacun porte sur l’autre. Les présupposés, les préjugés, l’exotisme dont on entoure artificiellement l’autre par l’endroit d’où on pose notre point de vue.

 

L’histoire intime de Solange et de Kouhouesso se mêle à l’Histoire des continents et l’on entend un moment le discours que Sarkozy a prononcé à Dakar en 2007 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès […] »

 

La confrontation de ces regards est à mon sens le seul vrai point positif de la pièce mais ne tient-il pas plutôt au livre qu’à son adaptation ?

 

Par une voix off omniprésente, Céleste Germe a tenté de conserver le fil narratif de l’œuvre ce qui laisse peu de place aux comédiens, tous deux excellents.

Si on ajoute à cela la continuité de la musique du début à la fin du spectacle, on obtient un spectacle surchargé et long.  Bien que chaque éléments technique apporté peut être en soi intéressant (musique, scénographie, voix off, vidéo) ils s’annulent les uns les autres.

Ce flot continu empêche à mon sens l’écoute du texte.

 

On a l’impression que Céleste Germe a eu peur devant l’ampleur du texte original et a surchargé la technique du spectacle, là où on aurait aimé voir les comédiens, d’autant qu’ils sont très bons.

On comprend la volonté de transversalité que la metteuse en scène dit vouloir défendre : « À la croisée des disciplines, notre parcours est marqué par la transversalité. Nous avons toujours pensé la scène comme un lieu d’apparition, à la convergence de tous les arts. » Mais ici cela devient un théâtre qui se fabrique avec tout sauf ses acteurs et cela brouille totalement le point de vue.

 

La vidéo par exemple qui est censée représenter le film fait par Kouhouesso est difficilement compréhensible en tant que telle. Il ressemble à un documentaire, voire une suite d’images brutes filmées par un blanc qui découvre l’Afrique. On ne se sait pas trop bien quand on le voit s’il s’agit de son regard à elle ou d’une envie de nous montrer un peu quelques images de là-bas. Cela donne un effet gênant voire questionnant. Nous montre-t-on le Congo pour faire « reportage » ou pour nous dire quelque chose ? Et si oui, quoi ? Les visages qui sont filmés sont mal à l’aise devant la caméra on ne comprend pas qui ils sont et on pourrait rapidement se dire qu’on nous montre à quoi ressemble tout ce dont on nous parle depuis une heure. Ce qui est pire car cela peut donner un effet « zoo ». Même si avec un peu de recul et bien que sans comprendre on se doute que ce n’est pas la réaction recherchée. L’ensemble reste très maladroit.

 

Pour que la mise en scène trouve son équilibre, il aurait fallu laisser de la place à chacun des arts afin de préciser leur apport, ou peut-être tout simplement en mettre moins. Dans cette mise en scène il y a trop de tout sauf du jeu.

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