« Rendre visible ce qui est caché » – Charles Di Meglio – Compagnie Oghma

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Cela fait maintenant deux ans que le Souffleur suit la Compagnie Oghma, qui nous a livré cette année une très belle création des Plaideurs de Jean Racine et qui reprend Léandre et Héro de Paul Scarron, spectacle auquel nous avons décerné le prix du Souffleur. Nous avons rencontré Charles Di Meglio, directeur artistique de la compagnie, pour découvrir son univers de recherche mais aussi les aspirations de la compagnie qui mène un travail d’orfèvre sur le texte classique et les codes du théâtre baroque.

 

 

Charles Di Meglio, artisan de la parole et du théâtre baroque.

 

Oghma est le nom d’un dieu celte qui incarne la musique et la poésie. L’or et l’ambre jaillissent de sa bouche, de ses mots. La compagnie, fondée en 2006, est basé en Périgord. Elle travaille entre la Dordogne et Paris. Son axe de création se situe principalement autour l’art baroque. Elle mène une réflexion sur la Parole et sa puissance créatrice. Elle s’intéresse particulièrement aux époques élisabéthaines, baroques et classique. Ses spectacles sont créés autour de codes très particuliers qui sont ceux du théâtre baroque. Ses acteurs travaillent passionnément sur le texte, ses mots mais aussi le corps, la chorégraphie, la gestuelle. La compagnie se place alors entre un passé lointain pour créer des spectacles qui parle au public du 21ème siècle. Cette démarche affirme une identité claire et assumée.

 

Pour que vous ne soyez pas perdus, il convient de rappeler les codes du théâtre baroque. Les acteurs portent des perruques et des costumes d’époque. L’éclairage se fait uniquement à la bougie. La diction du vers suit des règles très précises. Par exemple, les « r » sont roulés ou les « e » muets sont prononcés. Le jeu se retrouve constamment en face public et la diction du texte obéit à une chorégraphie de gestes accompagnant des mots, des sens et des phrases. D’autres codes existent bien sûr, suivant les artistes, les compagnies et leurs démarches. Tous ont en commun de transformer la Parole et de lui donner une résonance unique.

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Charles Di Meglio – Directeur artistique de la Compagnie Oghma

 

D’où vient cette passion de travailler aujourd’hui avec des codes théâtraux qui nous semblent aujourd’hui appartenir au passé ? Il faut d’abord explorer la vie et le parcours artistique du metteur en scène Charles Di Meglio, qui a grandi entre le Périgord, Port-Royal et l’Extrême Orient. L’aventure commence le film Molière  d’Ariane Mnouchkine. Charles y voit dans le déploiement du 17ème siècle une théâtralité dont il tirera une grande inspiration. Les arts asiatiques, avec lesquels il entre très tôt en contact (ayant passé une partie de son enfance à Taiwan) sont également fondateurs. On retient ici le rapport à l’esthétique et au texte, mais également au corps et à sa chorégraphie. Les arts traditionnels asiatiques que sont l’opéra chinois (kunqu) ou le nô, sont des disciplines où le théâtre ne se fait pas seulement jeu et texte mais aussi chant et danse, ce qui requiert une discipline physique irréprochable pour les acteurs.

 

Arrivé à Paris, Charles suit une formation au conservatoire du 16ème arrondissement notamment auprès de Stéphane Auvray-Nauroy, travaillant le texte et un théâtre dont nous avons peut être plus l’habitude. Il garde toutefois ses premières inspirations en tête et cherche en dehors des sentiers battus. Il se passionne rapidement pour les codes du théâtre baroque dont il va chercher les maîtres et apprendre de leurs enseignements. Le travail d’Eugène Green lui donnera de nombreuses clés, ce dernier ayant redécouvert et refondé le théâtre baroque, en s’inspirant d’anciens manuels pour lui-même créer sa manière de dire. Charles nous précise d’ailleurs ce point: il n’y a pas une gestuelle type et parfaitement codifiée pour le baroque. Le passé se réinvente avec le présent. Il s’agit de trouver sa manière de dire un texte, s’appuyant de ce qui a été pour créer ce qui doit être. Le baroque, nous dit Charles, est bien cet art de trouver sa manière de dire pour « faire apparaître ce qui est caché ».

 

Le metteur en scène est un féru d’histoire moderne. Le Baroque aujourd’hui souffre d’un problème de chronologie lié à son opposition avec l’Humanisme. Contrairement à cette pensée plaçant l’homme au centre des choses par rapport à Dieu, le Baroque replace la présence de Dieu au sein des choses même, dans la matérialité. Pour que les choses existent, il faut Dieu. Le Baroque révèle au Monde, par le jeu des contraires et non de l’harmonie, la présence divine cachée dans les choses et dans les mots. Son influence ne se bornera pas au 16ème siècle et imprégnera la Logique de Port Royal et le siècle de Louis XIV dit alors « classique ». Le Baroque investira les arts et bien sûr le théâtre, constituant une véritable matrice de création. Les pièces en alexandrins ou en octosyllabes se jouent sous ses codes et son influence.

 

L’histoire du théâtre suit son cours et le théâtre baroque est sensiblement occulté par d’autres formes, tout en restant présent au sein de cercles d’initiés. Il est aujourd’hui considéré comme une tradition théâtrale européenne de référence, au même titre que la Commedia dell’ arte mais il reste fort peu pratiqué. Aujourd’hui, quelques troupes réinvestissent ces codes, soit par volonté artistique, soit par curiosité expérimentale mais dans l’ensemble, le théâtre cherche ailleurs. Charles pose une des grandes ruptures dans les années 1970 où l’idée prend la place de la forme dans le théâtre contemporain, positionnant sa démarche à rebours de cette dynamique. Faire du théâtre sous cette forme relève alors d’un travail militant contre une certaine façon d’envisager l’Homme et son rapport au corps et aux choses, que le consumérisme des trente glorieuses a bouleversé profondément.

 

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Les Plaideurs – Jean Racine – La compagnie Oghma

 

Léandre et Héro et les Plaideurs, l’aboutissement d’un processus

 

A partir de 2007, Charles livre ses premières expérimentations au sein de la Compagnie Oghma. Il travaille notamment autour de grandes figures féminines comme Salomé (Oscar Wilde) ou Elizabeth, reine d’Angleterre. Il monte Phèdre et Hippolyte de Jean Racine en 2008, portant une grande attention sur la prosodie et l’inspiration, sans encore s’oser complètement à tous les codes du baroque. La Courante, spectacle dansé et mis en musique autour de la viole de gambe, est constitué de stances d’une femme dont un des problèmes principaux est d’être agitée de vents. L’humour et le raffinement se côtoient avec minutie dans un intelligent jeu des contraires.

 

Il continuera, saison après saison, un travail acharné, produisant en moyenne deux spectacles par an, approfondissant petit à petit son exploration des codes baroques. Il se forme jusqu’à pouvoir lui-même former ses acteurs qu’il recrute pour les créations de la compagnie. Léandre et Héro, de Paul Scarron, créé en 2015, est finalement la première création dont la gestuelle est entièrement codifiée selon les codes du baroque, autour d’un trio d’acteurs fort habiles. Reprenant le mythe de ce couple tragique, le texte de Paul Scarron retrace avec humour et brio l’impossibilité de l’amour, sublimé par la diction et une gestuelle rigoureuse imposée par le genre baroque. Et en costumes d’époque et bougies, s’il vous plaît ! La saison suivante, le metteur en scène va plus loin, double l’équipe et propose une relecture des Plaideurs de Jean Racine, comédie peu connue sur l’insécurité juridique. Ces deux spectacles jonglent entre les mythes, l’absurde, la légère grivoiserie avec une rigueur chorégraphique implacable.

 

Charles nous livre le processus de création où ces contraintes dramatiques sont présentes dès le départ. Aux premières lectures du texte, à la table, les acteurs travaillent la déclamation et la rhétorique. Puis, ils répètent devant un miroir, comme des danseurs. Si Charles Di Meglio compose une grande partie des chorégraphies, un travail de création collective s’opère également. Les acteurs s’inspirent de tableaux, d’images et de gravures pour trouver le geste juste à la bonne parole. Comme nous explique le metteur en scène, l’importance est de se créer un vocabulaire commun qui permet de construire ensemble la fable et le spectacle. Ce travail sur la forme permet au jeu d’arriver et non pas d’être forcé. Cela permet à l’équipe de travailler sur l’épique et l’art de « montrer » (hypotypose). Le metteur en scène deviendrait presque à la fois chorégraphe et chef d’orchestre.

 

Le théâtre baroque invite à une sacralisation du plateau de théâtre. Ces codes rappellent des rituels, des invocations à des dieux oubliés ou inconnus. L’éclairage à la bougie contribue à cette atmosphère, symbolisant le caractère éphémère de la représentation. Cette référence au sacré n’enferme pas le baroque sur lui-même et la compagnie l’ouvre à d’autres influences. Le Nô, le Kabuki ou l’Opéra Chinois ne sont pas si éloignés de cet univers. Le baroque n’est pas forcément l’opulence et la profusion car il y a dans ce travail une volonté de montrer la simplicité de ce genre, sa tension vers ce qui est essentiel pour le théâtre. Charles ne se ferme donc pas à travailler dans le futur autour d’auteurs plus contemporains tout en continuant à travailler sur ces grands personnages baroques que peuvent être Rodrigue (Corneille), Sigismond (Caldéron) ou encore Cléopâtre (Shakespeare).

 

« La compagnie ne travaille pas à faire du théâtre-musée » nous souligne Charles. Et en effet, les spectacles d’Oghma sont vivants, rythmés et questionnent profondément le passé pour faire progresser l’art dans sa forme contemporaine. Oghma ne se situe pas dans la lignée du théâtre expérimental universitaire non plus. La compagnie cherche à parler au public le plus large et à faire (re)découvrir des textes avec la pleine puissance du baroque. Une démarche en rupture profonde avec la tendance contemporaine que suit le spectacle vivant.

 

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Répétition en Perigord

Le développement de la Compagnie Oghma

 

La Compagnie Oghma travaille principalement entre le Périgord et Paris. Chaque saison est une riche occasion de créer plusieurs spectacles et d’expérimenter, encore et toujours. Car la compagnie ne joue pas exclusivement dans des théâtres mais a la grande élégance de jouer en plein air ou même dans des châteaux. Immersion totale garantie. Ses spectacles s’adaptent pour aller toujours plus à la rencontre du public et pour valoriser les lieux où le théâtre n’est a priori pas présent.

 

Elle prépare cet été l’ouverture de sa onzième saison. 2016/2017 se veut mythologique! Elle s’ouvre avec une reprise dElizabeth, première d’Angleterre au Théo Théâtre du 12 Octobre au 14 Décembre 2016. La compagnie créera Amphitryon de Molière, en Périgord pour le mois de Février 2017, avant une série de représentation à Paris. Elle reprend également un spectacle autour des Fables de Jean de la Fontaine pour conclure sa saison.

 

Mais avant cela, il y a la deuxième édition de l’Oghmac, festival de théâtre baroque initié par la compagnie en Périgord noir du 26 juillet au 1er Août 2016. Si vous n’avez pas vu Léandre et Héro, que vous voulez revoir les Plaideurs ou écouter les Fables de la Fontaine, nous vous invitons à découvrir ce jeune festival déjà soutenu par le département Dordogne-Périgord et les Tréteaux de France – Centre Dramatique National.

 

La compagnie développe également son pôle de formation auprès des publics amateurs comme des publics professionnels, « car la formation fait autant grandir le formateur que celui qui est formé », rappelle Charles. On retrouve alors toujours cette générosité de faire partager un théâtre qui paraît lointain et rare et que l’on peut finalement totalement s’approprier.

 

Oghma ne fait pas de compromis, commence par la forme pour arriver au fond et va vers le spectateur sans le racoler. Elle exige de lui une écoute. Son travail ne ment pas. Il est radical et invite le spectateur a s’élever de ses habitudes. Charles conclut par l’évocation de la catharsis ou la purgation des passions. Le théâtre nous ramène à notre condition d’homme, nous transcende mais doit aussi nous élever du choc de nos émotions contradictoires. Splendeur et misère, perles taillées grossièrement et finement lumineuses, jeunes premiers tragiques et vieilles femmes aux vents gastriques perturbateurs, savant et populaire, trivial et sublime.

 

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