La leçon

Théâtre de l'Epée de Bois

  • Date Du 22 juin au 2 juillet

Dans La Leçon de Ionesco, un professeur donne un cours particulier à une élève dans le but de la préparer au « doctorat total ». De l’arithmétique à la philologie, la leçon va prendre, malgré les avertissements répétés de la bonne, un tour funeste inattendu : entre raisonnements illogiques et énoncés contradictoires, l’échange pseudo-didactique voit naître une violence latente qui s’incarnera, en dernière instance, dans l’assassinat de l’élève par le maître.

 

Sur une scène longue et étroite, un intérieur de maison blanc cassé se dessine ; çà et là, des piles de livres, blanches elles aussi, sont éparpillées sur le plateau ainsi qu’en avant-scène pour dissimuler les projecteurs. Un grand tableau noir sali de craie, sur lequel on écrira avec le doigt, se dresse face au public. Au cœur de cette scénographie élégante, élève et professeur — l’une en sweet vert, casque au cou, l’autre en costume seyant — campent des personnages tout en nuance. Loin d’un rapport de force univoque (le prof autoritaire persécutant sa jeune élève), le tableau est  ainsi particulièrement contrasté : quand René Loyon fait figure de docteur érudit et distingué, Jeanne Brouaye incarne une adolescente ni docile ni ingénue, quasi-blasée et presque exaspérante de désinvolture. Alors qu’au début de la pièce, les deux protagonistes se confondent en politesses, s’excusant l’une de ses difficultés à comprendre, l’autre de son manque de clarté, le professeur perd progressivement ses moyens (et nous perdons les nôtres avec lui) face à son élève et ses démonstrations qui défient les lois de la logique. Désespéré, essayant à tout prix de se faire comprendre, il nous fait complice de son désespoir (car il ne s’agit pas de s’interroger sur les fondements de l’arithmétique modulaire mais bien de soustraire 3 à 4). Certes, le rapport de force va peu à peu basculer, le professeur s’imposant progressivement comme le détenteur puissant d’un savoir qu’il expose plus qu’il ne transmet, mais là n’est pas l’enjeu de la pièce, et c’est bien ce qui fait l’originalité de la mise en scène de Christian Schiaretti. La scène qui se joue devant nos yeux n’est ainsi pas le support d’un rapport de force qui se déploie et s’intensifie jusqu’au meurtre, au contraire, le crime lui-même fait partie de cette logique de l’absurde (il s’agit du quarantième meurtre de la journée), de cette conversation de sourds qui, bien autrement que les cris et les coups de ceinture, nous menace. Car plus qu’une simple conversation de sourds entre deux personnages, c’est aussi une conversation de sourds entre ce qui se passe sur scène et le public, élève et professeur s’accordant parfois sur des choses qui ne relèvent plus de notre rationalité. L’absurde nous fait rire mais nous met aussi mal à l’aise, nous effraie presque car de quoi sont capables des gens qu’on ne comprend pas ? La violence fait surface par à-coups, nous faisant sursauter bien plus sûrement que ne le ferait l’aboutissement convenu d’une situation qui s’envenime, et rend l’ensemble d’autant plus angoissant que toute prise sur le déroulé de l’intrigue nous échappe. Dès lors, le professeur n’est plus celui qui détient le monopole de la force : c’est plutôt l’absurdité de leur langage à eux deux qui nous fait violence.

 

Soutenu par un jeu vivant et maîtrisé, le charme intemporel de Ionesco opère. On ne se lasse pas de rire, mais on rit d’un humour à la fois terriblement burlesque et intelligent, par émerveillement aussi bien que par effroi devant les gymnastiques intellectuelles à la limite de l’intelligible, les antilogies qui nous empêcheraient presque de penser et les tautologies déclamées sur le ton de la révélation.

 

Avec La leçon, Christian Schiaretti et son équipe auront joliment réussi le pari de l’absurde.

 

Dessin de Samuel Poncet

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