Du rêve! Encore plus de rêve!

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Dans son Calderon , pièce écrite entre 1965 et 1972, Pasolini semble rendre hommage, à sa façon, à cet auteur espagnol et surtout à son univers tel qu’il nous l’a présenté dans le grand texte de La vie est un songe. L’auteur italien reprend donc cette thématique en lui faisant traverser les âges, en en compliquant les aspects et en en dévoilant les plus inquiétants. Ainsi, il ne s’agit plus uniquement d’une réflexion sur la frontière rêve-réalité mais de la mise en relief d’un réel combat entre les deux: le rêve remet constamment en cause la réalité et en devient donc l’ennemi principal qu’elle semble chercher à éliminer. On peut en effet comprendre de la sorte l’injonction répétée des personnages que Rosaura croise à ses réveils, qui refusent de la croire, bannissent l’évasion du rêve pour un retour à une pseudo réalité qu’ils ont l’impression de maîtriser et dans laquelle ils se sentent en sécurité grâce à leur pratique des conventions et des normes qui visent à organiser rationnellement le vécu. Ils lui demandent en effet d’oublier ce qu’elle dit, ce qu’elle croit être et de jouer le rôle qu’eux lui imposent, celui de la personne qu’ils connaissent, celle sur laquelle ils ont donc prise. Ainsi Pasolini révèle la réalité des relations entre les individus qui n’aiment jamais en autrui plus que l’image qu’ils ont envie d’y voir. Une telle artificialité peut encore mieux apparaître sur une scène de théâtre, lieu des masques et des costumes, royaume de l’art d’illusionnisme. C’est donc la société et son fonctionnement que questionne et nous force à questionner ici Pasolini qui, comme à son habitude, n’oublie pas d’accentuer sa critique sur le monde de la bourgeoisie, en plaçant celui-ci comme ultime monde du périple de Rosaura, comme s’il en était la pierre de touche ou justement l’aboutissement de ce long combat du rêve et de la réalité. Ici c’est bel et bien la seconde qui a triomphé (maintenant le rêveur équivaut au criminel, on l’interne, on le marginalise dans ces grands centres de soin qui visent soit-disant à l’intégration par une réadaptation: curieux procédé!) et elle se confond maintenant intégralement avec ce règne de la norme, pour reprendre la formule de Foucault dans Surveiller et punir où tout comportement doit suivre la voie socialement correcte. Peut-être peut-on croire encore un peu que le combat n’est pas terminé entre ces deux instances et que le rêve peut encore prendre le dessus comme le souhaitaient les jeunes de la fin des années 60 auxquels il est aussi fait référence ici mais d’une façon si caricaturale que l’auteur lui même ne semble plus y croire. Et sa désillusion ressort d’autant plus pour nous public de la génération post-68, qui savons que le rêve, en tout cas collectif, n’est plus envisageable mais qui sommes tout de même autorisés individuellement à y croire, ce que Pasolini, par le fait même qu’il est choisi l’existence d’artiste, celle donc où l’on peut constamment croire et donner corps à une autre réalité, ne nous reprocherait certainement pas.

Or l’on peut regretter que cela ne se soit pas davantage manifesté dans l’adaptation qu’en fait Laurent Fréchuret, qui demeure, justement, très réaliste, tant dans les choix scéniques que dans le jeu des acteurs. Il ne s’agit pas certes de voir sur scène tous les éléments saugrenus qui peuplent habituellement l’univers pasolinien et ce tout particulièrement dans ses films; certes ces derniers ne doivent pas faire oublier d’autres aspects de la création de Pasolini, mais il est vrai qu’on aurait pu davantage en tenir compte en particulier autour d’une telle thématique. On regrette en effet qu’il n’y ait pas plus de prise de risques, que les comédiens ne soient pas plus « fous« , plus enivrés et demeurent dans un jeu très traditionnel qui est, certes, de qualité mais qui semble révéler un manque de prise en compte du texte en lui-même, qui dit beaucoup plus que ce qui est clairement écrit, qui comporte énormément de subtils sous-entendus empêchant de plaquer les interprétations habituelles. Un personnage triste ici n’agit pas comme une personne triste dans la réalité: pourquoi alors opter pour un tel style? De plus l’auteur prend bien soin de rappeler ses désaccords face à certains aspects du théâtre, grâce à l’intervention d’un personnage qui se présente comme la voix de l’auteur et se permet donc d’intervenir, de critiquer réellement non pas l’action qui se déroule mais l’écriture même, les choix techniques qui sont faits alors qu’ils vont contre l’esthétique habituelle de Pasolini « La scène que vous allez voir maintenant sera construite selon les vieilles règles de la scénographie traditionnelle (.)l’auteur continue à détester toute scénographie qui ne soit pas purement indicative: car sinon elle n’est rien d’autre qu’un élément de ce rite social qu’est le théâtre pour la bourgeoisie et ue l’auteur par conséquent ne peut aimer. » et de conclure « Le tout élaboré, mis au point, composé, à votre insu, pour votre plaisir ».. On est surpris de voir que face à tant d’ironie le metteur en scène est tout de même choisi de respecter à la lettre comme s’il s’agissait d’un bout de texte comme un autre que l’on peut donc se contenter de dire tel quel sans en montrer les dessous, sans en exploiter l’implicite alors que la scène de théâtre s’y prête tout particulièrement. Plusieurs passages souffrent de la même façon d’un manque de créativité pouvant décevoir les grands adeptes de l’univers pasolinien. Ce dernier point permet de nuancer notre propos qui ne vise pas du tout à rejeter catégoriquement ce spectacle mais voulait simplement en tracer les limites. En effet face à ces petites faiblesses de nombreux éléments très positifs ressortent, ne serait ce déjà que la générosité de l’équipe de nous faire entendre un texte si génial et pourtant peu connu. Et si l’on peut regretter que pas plus de risques ne soient pris à certains moments, il est bon qu’à d’autres le texte soit tant respecté et que l’on accepte de faire preuve face à lui d’humilité afin de le rendre au mieux car, s’il est vrai que le théâtre contemporain nous invite à cette exigence face à la mise en scène, on ne doit pas pour autant en arriver à la privilégier sur le texte comme le font certains chez qui le matériau littéraire de départ est complètement oublié, escamoté alors qu’il devrait être l’essence de toute représentation. Le jeu des acteurs restent dans cette même logique de grand respect du texte, ce qui est tout à fait plaisant. On passe donc quoi qu’il en soit un très bon moment avec ce petit monde et, comme toujours, la réflexion se trouve stimulée par les paroles pasoliniennes. On balance donc nous aussi entre l’illusion et la prise de conscience même si celle-ci pourrait intervenir avec plus de violence, tout comme le retour du rêve car c’est cela que veut faire triompher l’artiste, même s’il doit en payer de la réalité de sa propre existence.

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