Le Faiseur

Théâtre de l'Epée de Bois

  • Date 15 juin au 2 juillet 2016
  • Texte Honoré de Balzac
  • Mise en scène Tréteaux de France - Robin Renucci
  • Dramaturgie Evelyne Loew
  • Scénographie et accessoires Samuel Poncet
  • Lumières Julie-Lola Lanteri-Cravet
  • Costumes Thierry Delettre
  • Maquillage et masques Jean-Bernard Scotto
  • Avec Judith d'Aleazzo, Tariq Bettahar, Jeanne Brouaye ou Marilyne Fontaine (en alternance), Bruno Cadillon, Daniel Carraz, Gérard Chabanier, Thomas Fitterer, Sylvain Méallet, Patrick Palmero et Stéphanie Ruaux
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Que oui ou non « les romans so[ie]nt devenus des sermons sociaux » (dixit M. Mercadet), au théâtre lyrisme et cynisme s’expriment dans leur jus. Sentiment d’immédiateté et absence de morale y sont accentués par l’ambiguïté d’un Balzac endetté, écrivain pour la gloire et dramaturge pour éponger – par la proposition des Tréteaux de France : tour à tour burlesque ou fantastique, n’épargnant ni affairistes ni poètes, le texte devenu spectacle bascule du drame social à la comédie chorale. Le dénouement, remanié, d’ailleurs se veut ridiculement édifiant. C’est un duel chanté : les hommes adorant le dieu Argent, les femmes (et l’efféminé Minard) louant la valeur travail… M. Mercadet de couper la poire en deux : la spéculation viticole !

 

M. Mercadet est endetté, le spectre de la faillite l’épouvante. Mais en attendant son associé, Godeau (ça ne s’invente pas !) envolé avec la caisse pour les Indes, M. Mercadet se donne l’apparat du luxe. Il veut « garder [s]a place au grand tapis vert de la spéculation, en faisant croire à [s]a puissance financière », il espère marier sa fille, vertueuse et noble d’âme mais parfaitement laide, à profit. Personnage dépourvu de scrupule, il assène ses maximes pour preuves de situations machinées de toutes pièces, il ordonne le bal des usuriers rue Grammont, dans cet appartement dont la scénographie mime l’illusion de faste autant que les inquiétudes… Faiseur, M. Mercadet l’est donc de théâtre.

 

Et ce théâtre se joue à vue, la scénographie évoquant une situation de saisie judiciaire, de même qu’une réminiscence bourgeoise, pervertie du théâtre ambulant. Les acteurs évoluent sur un tréteau vide, nettement ciré ; seules quelques chaises (et un lustre) y sont disposées, une multitude d’objets décrochés est posée alentours. Aucune lumière n’est de la salle, mais de faux becs à gaz sont orientés par les acteurs et de lourdes malles en avant-scène comme les vestiges de la rampe. L’appartement baigne dans sa propre lumière, reflétée par les dorures et le velours des objets et costumes, le spectateur dans le même éblouissement que les usuriers. Mais sont absentes les portes du vaudeville, de simples rideaux ouvrant sur le vide forment les découvertes sur les coulisses. Un espace ouvert, donc, pour ne pas dire un moulin à vents.

 

Pourtant la sensation du vide devient un ressort dramatique réjouissant. Les comédiens proposent « un jeu ludique et jaillissant, un va-et-vient jubilatoire entre les personnages du XIXe siècle et les acteurs du XXIe siècle » (note d’intention). Les acteurs-créanciers hors-jeu sont parmi les meubles à l’affût des opportunités dramatiques comme des nécessités scéniques, jetant les chaises manquantes aux personnages en place, agitant des feuilles de cuivre pour simuler l’orage… Leur interaction avec les personnages sortants donne lieu à autant de respirations bouffonnes. Le jeu, le costume et le maquillage outrés font signe vers la caricature, des types aisément identifiables. L’amalgame des situations financières et dramatiques est intuitivement reçu en salle.

 

S’il y a du Daumier en M. Mercadet et sa kyrielle de créanciers, leur permanence dans notre siècle devient sensible. Inévitablement le texte flotte et le spectacle donne à voir la désuétude de notre époque – le mot « socialisme » une fois lâché semble d’autant plus anachronique, ironique. Enfin on spécule sur ce condensé de théâtre (Commedia dell’Arte, mélodrame…) et on s’étonne de voir comme l’ensemble, drôle et pêchu, fait mouche !

 

Photographie : Eric Facon

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