Œuvrer

Autres théâtres

  • Date Du 8 au 18 juin 2016

Le hall du théâtre, quelques minutes avant la représentation. Les spectateurs bavardent, grignotent, pianotent sur leurs smartphones. Un couple se lève : « – C’est sympa de m’emmener au théâtre, mon chéri, mais ça parle de quoi ? – Du travail. – Du travail ? Avec tout le boulot que j’ai en ce moment, c’était bien la peine de m’inviter ! »

 

Ainsi débute Œuvrer, en décidant d’aborder de front le genre de soucis que l’on laisse d’habitude de côté en allant au spectacle. La pièce narre le quotidien d’un couple, Flo’ et Val’, qui tente tant bien que mal de se construire une intimité en-dehors du travail. Lui a pour projet de bâtir une maison à eux de ses propres mains, en s’y mettant chaque week-end. Elle, cadre sup’ aussi débordée qu’ambitieuse, peine à se séparer de son téléphone ne serait-ce que pour une journée, et ne prend guère au sérieux son projet de « schtroumpf » – autant vivre tous ensemble dans des champignons. Leur histoire est entrecoupée de nombreux témoignages sur ce fameux « monde du travail », racontant tantôt la fierté de l’ouvrier devant l’ouvrage accompli, tantôt la façon dont le système managérial broie impitoyablement les corps et les esprits.

 

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En dépit de certains épisodes parlés-chantés assez inopportuns, ce procédé réussit à faire entrer en résonance l’intime, le social et le politique avec beaucoup de finesse. Le spectacle demeure très didactique, gardant toujours un souci manifeste de se faire comprendre du spectateur, mais navigue habilement entre les clichés, et parvient à rendre ses personnages vraiment attachants, à travers les péripéties de leur vie de couple. Œuvrer trouve ainsi un équilibre astucieux entre comédie romantique et enquête de terrain, de manière à porter une parole puissante et engagée sans pour autant sombrer dans un militantisme creux et théorétique, même si pointent çà et là quelques notes de Marx, de Graeber, et surtout d’Arendt.

 

On comprend alors toute la pertinence de cette démarche au sein de l’aventure des Tréteaux de France. « Œuvrer », c’est en effet la proposition d’un langage nouveau, celui d’une réappropriation du travail par ceux qui le font. A chacun de la faire sienne, ou pas, au vu de la manière dont l’utopique chantier de Flo’ s’embourbe, et avec lui son couple. La pièce – et c’est là sa grande force – demeure bien trop lucide pour ne pas réaliser que l’on n’a rarement le choix du rapport que l’on entretient avec son travail. Pas de grande théorie donc, encore moins de grand soir, mais simplement un questionnement : la réalité du travail permet-elle encore l’épanouissement des valeurs humaines ? Œuvrer se veut ainsi le rappel d’une exigence au principe de toute critique possible, celle d’un travail qui ait un sens, où l’on ait véritablement le sentiment de produire quelque chose. C’est déjà en soi un bel accomplissement.

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