Verso Medea

Théâtre des Bouffes du Nord

  • Date Du 10 au 28 mai 2016

C’est à Médée la fascinante qu’Emma Dante prête son art de la mise en scène pour révéler le suc d’un mythe réduit à l’essentiel, librement inspiré d’Euripide. Sans évacuer la violence de cette femme bafouée et infanticide par nécessité de vengeance, Verso Medea propose avec épure une tragédie d’un noir profond mais d’une douceur traduisant l’inéluctable d’une situation à l’issue funeste. Le corps des acteurs et la musique live interprétée par les Frères Mancuso sont les ingrédients sur lesquels repose ce théâtre pauvre, précis et généreux. 

 

Sur la scène vide de décors des Bouffes du Nord, tout commence par un chant polyphonique a capella des Mancuso qui semblent nous avertir de ce qu’ils savent déjà. Leurs voix portent l’aveu d’une impuissance et d’une tristesse face à ce qui s’apprête à se jouer sous nos yeux. En scène mais un peu en retrait, les deux musiciens observent et commentent en musique l’action et les choix tragiques d’une Médée sur laquelle ils portent une sorte de bienveillance inconditionnelle, en dépit des actes qu’elle va commettre. C’est peut-être à eux que nous nous identifions le plus.

 

Quittant famille et patrie pour suivre Jason jusqu’à Corinthe, Médée ne s’attendait pas à être balayée d’un revers de manche par un homme plus cupide et ambitieux qu’amoureux. Les noces qu’il s’apprête à sceller avec la fille de Créon permettront à l’enfant que Médée porte en elle de vivre confortablement lui dit-il, croyant que cela suffira à apaiser sa colère. Mais il ignore qu’habile, elle aussi, au jeu de la manipulation, Médée fomente en secret et sous les piaillements inquiets des femmes-nourrices (interprétées par des hommes) sa vengeance mortelle. Contrainte à l’exil par le Roi, elle n’est ici qu’une répudiée, apatride de sa Colchide natale et indésirable en terre corinthienne. Sans amour et sans terre, elle n’a plus rien à perdre que sa liberté de vengeance. « Pour elle, il est rassurant de penser être libre, de penser pouvoir choisir son propre destin, de pouvoir le faire et le faire de ses propres mains », lit-on dans la note d’intention écrite par Emma Dante. Car ne l’oublions pas, la tragédie antique ne laisse que peu de place à la liberté sinon à celle des dieux qui ont pouvoir sur les hommes ici-bas. Un voile nuptial empoisonné offert en cadeau à la princesse provoquera la mort de cette dernière ainsi que de son père. Et pour qu’il ne reste rien à Jason, Médée finira par porter le coup fatal à sa propre progéniture. La scène de l’infanticide donne lieu à un moment intense du spectacle où Médée chante à l’enfant une berceuse (« duermete nino… ») pleine de tendresse et de déchirement. Car l’actrice qui joue Médée (Elena Borgogni), en plus de camper sur scène un jeu incandescent, chante et danse avec une fougue qui raconte la lutte qui l’assaille jusqu’au plus profond de ses entrailles. On ne retient pas tant les mots prononcés que les mouvements chorégraphiés et les intermèdes musicaux prenant en charge la fatalité de cette histoire, et qui sont autant d’occasions pour elle de faire marche-arrière, occasions qu’elle ne saisit pourtant jamais. La gravité de cette sombre trajectoire trouve sous l’art de la metteure en scène sicilienne des pointes d’humour qui sont autant points de fuite. Ainsi les hommes travestis en femmes sont drôles dans la façon qu’ils ont d’être des commères à la gestualité clownesque, tantôt envieuses de la maternité de Médée, tantôt déroutées et effrayées par son projet. Unique femme sur le plateau, il n’est pas un homme parmi ceux qui l’entourent et l’étouffent qui ne parviendra à empêcher le drame d’avoir lieu.

 

L’apport d’Emma Dante vis-à-vis du mythe se situe du côté du regard qu’elle pose sur ce qui se passe après, sur les conséquences de l’acte perpétré par Médée : « Le véritable crime par lequel Médée punira Corinthe, sera de lui refuser ses enfants, lui donnant des fœtus avortés à la place d’héritiers, décidant en amont le destin d’une ville dans laquelle sans elle, il est impossible de perpétuer l’espèce », explique-t-elle. Ainsi, le meurtre n’est plus envisagé comme la seule réaction à l’attitude scélérate de Jason, mais un moyen pour Médée de condamner le futur de toute une ville. Alors que la vengeance est tournée vers le passé, la condamnation regarde vers un futur qu’elle obstrue. Le destin individuel de Médée en vient à être intimement lié au destin de la cité, celle-ci qui l’a toujours considérée comme une étrangère, une intruse.

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