Dom Juan et Sganarelle

Autres théâtres

  • Date Diffusé sur Arte le 5 mai 2016

On réduit, on minimalise, on assourdit considérablement au cinéma, ce qu’on développe, ce qu’on grandit, ce qu’on stylise ou ce qu’on symbolise au théâtre. (…) Il n’y a rien de plus beau qu’un acteur de théâtre, avec les moyens du théâtre, qui arrive à raconter l’intimité d’un gros plan au cinéma. Loïc Corbery (Dom Juan), août 2015, festival de Locarno.

 

 

 

Dom Juan est un symptôme de mon expérience de critique. J’ai lu ce que Jouvet disait de la pièce et que je crois juste. J’ai construit sur elle une préférence, un attendu, un critère de discrimination, concentré sur un personnage et une scène. La manière dont la comédienne incarne Elvire et dont elle passe la scène six du quatrième acte scelle pour moi la qualité du spectacle. Surtout quand il ne propose rien d’original. Mais l’esprit n’est plus alors que superficiellement critique. L’ennui vient justement quand ce faisceau de préférences ou d’interrogations personnelles (sur le hasard, sur le protocole…) aveugle l’œil critique : il n’en vient plus qu’à trier les bons ou les mauvais spectacles selon un intime critère de conformité. Bref, il devient bête, totalitaire. Mieux vaut l’éteindre.

 

Je l’ai pourtant rallumé en même temps que ma télévision. Par curiosité, envie un peu sadique de voir si mon critère tenait toujours, pour me rassurer que cet absolu décrété par Jouvet ne soit pas encore atteint, pour être tout de même surpris. Mais aussi pour illustrer une autre démarche. Il y a deux ans, j’avais écrit un article sur le théâtre et la télévision. Il ne s’agissait pas de continuer ce genre littéraire du paragone qui, à la Renaissance, s’ingéniait à comparer les différents arts pour les hiérarchiser. Seulement, à travers l’exemple exceptionnel d’une série d’Arte qui adaptait des mises en scène dramatiques, de dégager les qualités respectives de ces deux champs, théâtre et cinéma (ou télévision), convaincu que chaque art se nourrit de son impuissance. Les grands écrivains sont envoutés par l’innommable, les compositeurs par le silence, les librettistes par la parole, les photographes par le mouvement, les danseurs par les mots, les metteurs en scène par l’intime, les comédiens par le chuchotement, les peintres par l’infigurable, les cinéastes par la glose. D’où il ressortait que le théâtre est un art du vivant, le cinéma un art de l’intime et que leur alliance peut être incroyablement féconde.

 

Il y avait donc à la télévision Dom Juan et Sganarelle, adaptation libre et abrégée du Dom Juan de Molière par Vincent Macaigne avec les comédiens du Français pendant qu’ils la jouaient en 2013 et que le Souffleur avait vu salle Richelieu.
Un premier regard y voit d’abord les outils de cinéma, ces qualités propres au médium qui accélèrent la pièce et sont rares (voire impossibles) au théâtre : le champ-contre-champ, la disjonction de l’image et du son, l’intertitre, les surtitres et l’ellipse. Mais ce qui est plus intéressant, c’est la manière dont Vincent Macaigne accentue certains de ces outils naturels du cinéma pour remodeler la pièce qu’il sert. La technique du montage est ainsi appliquée au texte même. Abrégée, précieusement sélectionnée, une scène du film fait parfois dialoguer des répliques qui, dans la pièce, sont disséminées sur plusieurs scènes. On citerait alors volontiers l’éthique de la collection littéraire des Classiques abrégés qui, comme le travail de Macaigne, laisse intact le fil du récit, le ton, le style et le rythme de l’auteur. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de mettre le texte à la portée des jeunes spectateurs (même si c’en est peut-être une conséquence involontaire).

 

Le début du film est quasi muet et, de la première scène, Macaigne ne retient que quelques phrases. La rupture entre Elvire et Dom Juan a lieu en aussi peu de mots. Et Dom Juan n’en a presque aucun. On ne peut pourtant pas dire qu’elle soit évacuée : Macaigne laisse simplement le temps à son image, à son pouvoir particulier. Mais pour une pièce du langage, où toute action est évacuée hors-champ (les combats à l’épée n’avaient lieu qu’en coulisses dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent), ce parti-pris est une gageure. Le réalisateur accentue ainsi l’aspect intime du cinéma. Cette même scène se tient à l’écart de la fête et presque sans tierce personne. Sganarelle, dans la pièce, rend le dialogue des deux amants plus vivant et fluide, plus actif, par mécanique triangulaire et effet de ricochet. Là, Elvire et Dom Juan se retrouvent seuls, face à face, et ne se disent que le minimum. Une autre manière de souligner la difficulté de l’échange.

 

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Mais l’idée centrale de cette adaptation est de la tirer du côté de la tragédie, à tout le moins de noircir la pièce, d’en accuser les instants pervers (l’ignoble séduction de Charlotte par Dom Juan), d’assombrir le personnage de Sganarelle et de couper du texte les scènes comiques. Tout le film se joue dans une ambiance nocturne ou de petit matin. Comme Dom Juan, aucune lumière n’est vraiment franche, mais souvent artificielle, comme l’est aussi l’apparition des chevaliers (littérale mais anachronique, donc antinaturelle). Les lieux sont soit bondés (la limousine, une boîte de nuit), soit vides (une grande pièce avec des chaises inoccupées, un lac, un sous-bois). Dom Juan est un bien sombre jouisseur.

 

Louis Jouvet, j’y reviens, parlait d’une pièce mystique, baignée toute entière dans la préoccupation de Dieu. Et à propos de la conversion d’Elvire qui s’est détachée de Dom Juan, il souriait : je me ferais cistercienne pendant trois mois pour savoir ce que c’est que cette sérénité, pour en avoir le sentiment. Alors, ce fameux acte 4, scène 6, vous demandez-vous ? Et bien, puisque dans la noirceur du film résonne des échos mystiques et qu’on peut imaginer parfois délirante la réclusion d’Elvire, pourquoi en effet ne pas construire ce dialogue comme un monologue ? Dom Juan est dans son bain, il entend à peine et ne voit pas Elvire qui hurle dans la rue à l’endroit du balcon. Cela dit, Elvire n’apparaît pas puissante. Son ton change par rapport à la pièce mais elle est toujours pathétique.

 

Le dernier acte, lui, est sinistre. Dom Juan devient austère, face au miroir de la caméra, bien coiffé, de noir vêtu, portant lunettes, revenu de ses erreurs. Il va surprendre tout le monde. C’est pourtant une fausse conversion, mais, renforcée par les moyens du cinéma (le costume et le cadrage plein face), elle est à nouveau trompeuse. L’avant-dernier plan est à l’image du film. Sganarelle soliloque sur son balcon. Dans la pièce, ce monologue est au milieu et n’en est pas vraiment un puisqu’adressé à Dom Juan. Dom Juan n’étant plus, son valet ne regarde personne, pas même le spectateur à qui il pourrait tout aussi bien s’adresser et à qui il tourne même le dos. Macaigne, qui réécrira la fin en faisant assassiner Sganarelle, ne cède pas à l’outil facile de l’adresse face caméra. Il achève de renverser la pièce toute entière sur son côté sombre et virulent. Lavant un peu notre regard, il fait oublier la Sicile où elle se déroule, et la comédie que, pour Molière, elle était supposée être.

 

 

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