AKTS

Autres théâtres

  • Date du 13 au 15 avril 2016

« Une prisonnière se tient dans un espace d’isolation.

Elle va être contrôlée par un médecin.

Tout a déjà eu lieu.

Elle est là pour mourir.

Nous pouvons reconstruire son passé violent.

C’est une terroriste célèbre.

Elle a ensanglanté l’état de droit (…) »

 

D’après Acte de Lars Norén

 

 

Voici donc la nouvelle création de la Dinoponera/Howl Factory, d’après Acte de Lars Norén.

 

Reprenons la trame de l’histoire telle qu’elle a été rédigée par le dramaturge suédois : la terroriste Ulrich Meinhof, tête pensante de la Fraction Armée Rouge Allemande (Bande à Baader), et qui fut retrouvée pendue dans sa cellule après 4 ans d’isolation en chambre insonorisée- qu’elle dénoncera plus tard dans une lettre en l’appelant « sa nuit acoustique »- est visitée par un homme.

Celui-ci est médecin.

Il vient accomplir sa routine de médecin : vérifier que sa patiente « va bien ».

Qu’elle va bien. C’est important pour lui.

 

-Vous allez bien ?

Nous ne sommes pas dupes, il y a des empressements qui dissonent.

 

La rencontre est ambiguë : autour du médecin flotte le soupçon du bourreau, la réminiscence de la cruauté SS, et l’état victimaire de la femme ne présage rien de bon.

Ils discutent, tentent de s’accorder à un même discours : il veut des informations qu’elle refuse de lui donner, et principalement, savoir si elle souhaite mourir. Autour de la femme plane une grève de la faim, des années de rétention et les précédents interrogatoires. Situation qu’il semble difficile à démêler, au vue de l’amour que Norén porte aux non-dits, aux vertiges des poisons qui se mêlent à la douceur artificielle.

Quoi qu’il en soit, le médecin souhaite en finir.

 

Revenons-en à cet Akts, qui n’est pas encore passage à l’acte.

 

Mathias Moritz, metteur en scène de la Dinoponera propose une autre hypothèse de rencontre : un homme et une femme entrent dans une salle. Elle est comédienne, il est comédien/metteur en scène. L’espace est mal insonorisé, on entend au loin le brouhaha d’une répétition, il y a de la vie et du mouvement autour d’eux. Ils se retrouvent pour répéter Acte de Lars Norén.

 

Au début, elle est un peu agaçante, il la regarde, amusé. Ils reprennent, elle ne peut s’empêcher de faire des propositions, il lui demande s’ils peuvent avancer, elle dit oui, et cela bascule dans la psychose. Retour au postulat de l’auteur ; nous n’en étions qu’au prélude du cauchemar.

On n’arrive à trancher « pour ou contre » ce préambule, qui vient dénoncer (peut-être) la désinvolture avec laquelle les acteurs entrent parfois dans des drames, sans s’inquiéter de savoir s’ils en ressortiront indemnes. Le doute subsiste.

Empressons-nous plutôt de plonger dans l’univers visuel captivant de cette équipe.

 

Le comédien qui joue au comédien incarne rapidement un inquiétant médecin/bourreau, et la comédienne zélée se prend au jeu de la victime. Nous plongeons tête la première dans la pièce de Norén. Et ça secoue.

À force de vouloir bien faire, l’ex-comédienne, incarnant maintenant la terroriste, vacille et se retrouve menottée dans un coin de la pièce, cheveux lui cachant le visage, survivante des tortures précédentes ou bien morte déjà depuis des années.

(Ici, la notion de boucle infernale ou de temporalité indicible.)

 

On ne sait toujours pas qui elle est, quel âge elle a. On comprend seulement que de l’autre côté de la pièce, des hommes veulent la punir.

Lui, il a un fils, une femme. Il part en vacances en Crète. Il a été formé pour ne pas flancher face aux provocations des patients. Il est un fonctionnaire de la santé. Il adore jouer au train électrique avec son fils, il se délecte du bruit sur les rails. Il méprise sa patiente, il la hait. Système relationnel quasi-obsessionnel chez Lars Norén.

(À ce sujet, il serait intéressant de relire Munich/Athènes. Un couple se hait dans un train.)

 

Un instant, elle le désire et s’offre à lui.

Syndrome de Stockholm hystérique.

Il la rejette, la maltraite, la gaze, la serre contre lui, l’asperge de bière, compte les dents qui lui restent. Et la boucle infernale repart (ou la notion de temporalité indicible…).

Nous voilà les prisonniers d’un éternel huis clos où des bourreaux et des victimes n’en peuvent plus de s’aimer et de se haïr encore.

 

Si les enjeux dramaturgiques de la vision de Mathias Moritz sont difficiles à cerner et brouillent notre compréhension globale du texte, l’univers visuel mêlant érotisme et violence fait jaillir avec une force évidente l’état psychotique des deux personnages.

 

Nous commençons même à douter que ce tête-à-tête existe, et en revenons à l’hypothèse principale : un homme et une femme, comédiens de leur métier s’apprêtent à basculer dans l’univers obscur de leurs personnages. Ils vont jouer Acte de Lars Norén, mais pour l’instant, ils ne font que répéter les mots avant de faire surgir les morts.

Ulrich Meinhof n’a qu’à bien se tenir, ce n’est pas d’elle dont on parle, mais de tous ceux qui résistent ou bien créent des pièces de théâtre pour se faire entendre.

 

Avant la nuit acoustique…

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *